XXIeme siecle

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Avant-propos

Cher lecteur,

Exceptionnellement, nous nous adresserons à toi directement : ce site n'est en aucun cas une biographie de Victor Hugo. Alors si tu pensais trouver ici la vie de notre Totor national en long, en large, et en travers, passe ton chemin !

 

Pour bien comprendre les propos de nos deux protagonistes :

1° Des caractères gras de couleur bleue quand Victor s'adresse à Mirabelle

2° Une police des plus classiques quand Mirabelle s'adresse à Victor

 

Sur ce, bonne lecture !

 

Lundi 8 janvier 2007

Mon cher Victor,

Comme nous sommes appelés à converser régulièrement, mieux vaut me présenter dans le détail :

Mirabelle, vingt et un an (bientôt vingt-deux), étudiante en première année d'IUFM.

Tu écarquilles les yeux : qu'est-ce que c'est t'y que ça, l'IUFM ? L'IUFM, c'est l'Institut universitaire de formation des maîtres. Regarde la photo, ici, à droite. Je ne te ferai pas l'affront d'en préciser davantage le sens, d'une part pour te laisser exercer ta capacité de déduction, d'autre part, je ne te le cache pas, pour éviter que tu ne cliques tout de suite sur la petite croix en haut à droite de l'écran, vexé par mon ton quelque peu badin. Ne te fais pas de souci, mon cher Victor, on m'a déjà parlé de ton caractère bien trempé, voire "colérique", et jamais ô grand jamais je ne prendrais le risque de perdre un lecteur tel que toi, sois en assuré.
Sache seulement, avec tout le respect que je dois, que l'IUFM ne forme pas des enseignants en tous points semblables à ceux du XIXème siècle. Non. Ce serait d'ailleurs là un contre-sens remarquable. Cependant, il est vrai que tu nous as quittés en 1885, et qu'à cette époque, Religion et Enseignement ne formaient qu'un seul et même corps, même si Jules Ferry avait déjà entamé le processus de laïcisation de l'école. Tu as donc des excuses, j'en conviens. Poursuivons ma présentation :     

Mirabelle, vingt et un an (bientôt vingt-deux), étudiante en première année d'IUFM, domiciliée chez ses parents, une petite soeur, un oncle, deux cousines.

Tu réagis : comment ça, elle est n'est pas encore mariée ? Eh non, Victor. C'est là l'une des évolutions sociales à laquelle je faisais allusion dans mon introduction. Je ne suis pas encore mariée, certes, mais j'ai eu quelqu'un que j'ai "déjà fréquenté" (ne fais pas ces yeux-là, tu comprends très bien ce que je sous-entends), ce qui, je le précise pour ta gouverne, est ,à mon âge, quelque chose de tout à fait fréquent.

Mais, Victor, que se passe-t-il, tu es tout rouge ? Et tu sues ! Non, ce n'est rien, ce n'est rien... Si, si, je le vois bien ! Tu sais, Victor, il est sans doute plus raisonnable d'interrompre notre entretien, parce que, tu comprends, si tout ce que je viens de te dire là te choque déjà, crois-moi, tu n'es pas au bout de tes peines... Nous reparlerons donc un autre jour de l'IUFM, de mes parents, de ma petite soeur, de mon oncle, de mes cousines, et bien sûr, de la personne que j'ai "déjà fréquentée" et que, au-delà de ça, j'aime toujours. T'entraîner dans les méandres de ma vie sentimentale tortueuse serait trop pour toi pour le moment. En attendant, vas donc te reposer...

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publié dans : Mirabelle, PE1, future instit' par Mirabelle
Lundi 8 janvier 2007
Mon cher Victor,

Alors, cette première journée ? Alors ? Alors ? Alors ? Alors ? Alors ? J'ai pensé à toi très fort, tu sais ! Oh... Mais tu as le sourire jusqu'aux oreilles ! Grand dieu ! Mais c'est si rare ! Tu as l'air si heureuse, Mirabelle ! Je le suis, Victor, je le suis. J'ai passé une journée merveilleuse ! Parsemée d'angoisse ici et là mais une bouffée de bonheur à n'en pas douter !

Après une nuit absolument atroce (réveillée à 4 h du matin en sursaut, persuadée d'être en retard...) et un réveil oppressant, je débarque à l'école où je croise des tas de visages nouveaux (enseignantes des autres sections de Maternelle) dont je ne retiens pas les prénoms tellement je suis stressée. Je fais la connaissance de Jocelyne, l'ATSEM de la classe,  une femme adorable et bientôt... Bientôt ? Bientôt, je rencontre LE PRINCIPAL : les enfants !

Ce n'est pas mon premier stage en maternelle, et j'ai travaillé avec des tout-petits en centre aéré, mais je suis toujours épatée de constater combien les enfants de 2-3 ans sont des bébés. Démarche parfois pas encore assurée, doudou qui traîne sur le sol, zozotement, boucles blondes, mains potelées, regard affolé et plein de larmes quand Maman laisse son bouchon seul... L'inquiétude, l'angoisse et la terreur, qui me faisaient suffoquer quelques minutes plus tôt, se sont évaporées à la vue de ces bouts de chou. Ca s'appelle le plaisir, ça, Mirabelle...

Je me suis dit que j'allais peut être galérer pour arriver à faire ce métier correctement. Pour arrêter de me comparer à de la m.... quand... Oh, Mirabelle ! Pas de gros mots ici ! Je ne peux pas le formuler autrement, navrée. Je disais donc qu'il me faudrait du temps pour cesser de me sous-estimer, pour empêcher que mon monde ne s'effondre au moindre commentaire désobligeant. Je me suis dit que je n'avais peut être pas la pédagogie dans la peau, que je n'avais peut être pas le gêne de l'enseignement... Mais ton père est instituteur à ce que je sache ! Eh ben qui sait ? Je n'ai peut être pas hérité de lui, tout simplement !

Bref. Je me suis dit que malgré les difficultés, malgré les coups de déprime, malgré les instants de découragement, c'est ce métier que je voulais faire, et pas un autre. Parce que ces petits loups me sont apparus comme un rayon de soleil et que j'étais ravie de leur apprendre à découper, et que j'étais ravie d'aller essuyer les pleurs (non pas que j'aime les voir pleurer, note bien... De toute façon, bien souvent, ce sont des larmes de crocodile !), ravie de les entendre parler de leurs papis et mamies, des cadeaux de Noël... Ravie de les voir compter sur leurs doigts avec application, de les entendre chanter "Pomme de reinette et pomme d'api", ravie de les emmener à la sieste, ravie qu'ils viennent me chercher à la récréation pour régler leurs conflits (je sais, ce ne sera pas le cas  toute ma carrière)... Je  me suis dit : "Bon sang, Mirabelle, tu veux vraiment faire ça ! Tu te rends compte, le bol que tu as ?".

Bien sûr, aujourd'hui, je n'ai pas pris la classe en charge. Bien sûr, je me suis contentée d'aider les petits, de répondre aux questions. D'être là, présence discrète. Mais quel bonheur, quel sentiment de responsabilité quand Martine, l'instit' et directrice, a annoncé qu'"il y a une dame qui viendra faire la maîtresse tous les lundis jusqu'à la fin de l'année". Quel bonheur de sentir tous ces regards enfantins braqués sur moi, dans un mélange de curiosité et de méfiance. Oui, c'est vraiment ça que je veux faire. La vérité, c'est que je n'ai jamais voulu quitter l'école, j'ai toujours aimé les études, et le seul moyen que j'ai trouvé pour satisfaire cette soif, c'est de bosser dans ce secteur !

Bien sûr, cette journée n'a pas fait de moi "une super teacher". Bien sûr, je ne sais toujours pas bâtir une séquence, bien sûr que je crève de peur en imaginant le lundi 22 Janvier, quand je prendrais la classe VRAIMENT A MOI. Bien sûr je ne sais toujours pas quoi faire avec mes élèves dans quinze jours. Bien sûr, je crains toujours de me planter. Bien sûr, tout ça m'angoisse. Bien sûr, je me suis sentie jeune et incompétente quand Martine m'a appelée dans son bureau, avec les autres enseignantes du Cycle, en début d'après-midi, pour choisir une date aux différentes réunions, auxquelles je participerais en tant que "membre de l'équipe pédagogique". Bien sûr, en résumé, je ne connais encore (quasiment) rien à rien à l'enseignement. Mais ce que j'en vois, ce que j'en apprends, progressivement, ce que j'en devine, ce que j'en imagine, me fait dire, me fait sentir et RESSENTIR que je VEUX être instit'.

Ce soir, pendant la vingtaine de minutes qui me séparaient du rond-point où Martine m'avait déposée et chez moi (je vous raconterai le pourquoi du comment j'en suis arrivée à me faire ramener par la directrice...), j'ai parlé, parlé, parlé avec mon Mystérieux Inconnu. J'ai fini par raccrocher mais j'avais tant de choses à dire ! Tant de sentiments, d'émerveillement à faire partager ! J'aime la voie que je me suis choisie. Et ce soir, à 18 h 41, en ce lundi 8 Janvier, alors que je suis at home depuis environ une heure, que mon cerveau grouille d'idées et d'émotions, que les mots s'enchaînent, les uns après les autres, sous le coup de l'excitation, j'ai envie de terminer sur cette phrase : je fais vraiment le plus beau métier du monde...
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publié dans : Mirabelle, PE2, maîtresse stagiaire par Mirabelle
Mercredi 10 janvier 2007
Mon cher Victor,

Un coup de colère, rapidement, pour dénoncer, une fois de plus, l'attitude négligeante et peu concernée de l'IUFM à notre égard. Et encore, je suis polie ! Telle que tu me vois, Victor, je suis outrée, scandalisée, que dis-je... Hors de moi ! On dirait bien ! Tu as les yeux revolver et le regard qui tue ! Tiens... Tu connais la chanson de Marc Lavoine ? Non, pourquoi ? Laisse tomber... De toute façon je suis trop énervée pour parler chanson !

A notre retour d'Angleterre, on nous avait affirmé que nous "serions suivies". Que l'on tiendrait compte du fait que nous débutions notre stage filé à la rentrée de Janvier, et que par conséquent, on espacerait nos visites d'aide, "le temps de nous installer". Et cela n'est pas le cas ? Tu parles Charles ! Ma collègue Sophie (compagnonne de route chez les British) s'est vu annoncer, pas plus tard qu'hier, qu'elle se faisait visiter par un IMF dès lundi prochain c'est à dire... Dès son premier jour de responsabilité ! Elle n'aura pas pris la classe seule avant cela ?! Non ! Cela ne sert pas à grand chose de la visiter, alors... Rien ne sera installé et elle ne se sera pas encore appropriée la classe ! C'est justement ce qui me sidère !

A mes yeux (ainsi qu'aux tiens, Victor, ainsi qu'à ceux de nombreux stagiaires), cette visite est prématurée. Et considérée comme "dégueulasse" par une bonne partie des PE2C. Ceci dit, on peut objecter que ce n'est qu'une visite d'aide, pas une visite de validation... Cela a donc moins d'importance ! Il n'empêche que, même en visite, on veut donner le meilleur de nous-même. Montrer de quoi on est capable. Et si un IMF vient dès le premier lundi, c'est complètement stupide ! Car nous ne connaissons pas bien les enfants, ni les locaux. Nous prenons nos repères face aux compétences des petiots, nous tatônnons... C'est tellement mieux de travailler en ayant déjà "ses petites habitudes" par rapport à la classe, en connaissant les élèves ! Et comment l'IUFM a-t-elle justifié son choix ? "C'est pour éviter que les problèmes ne naissent". Une réponse floue et surtout très hypocrite. Est-ce qu'un enseignant titulaire se fait inspecter le jour de la rentrée ? Pfff... Tout ça n'a pas de sens !

La vérité, Victor, comme je l'ai maintes fois crié ici, c'est que la formation à l'IUFM n'est pas de qualité. Quand Sophie a tenté d'expliquer son cas à l'IMF, celle-ci n'a pas proposé d'autre date. En gros, l'intérêt des stagiaires, leur formation, on s'en bat l'oeil. Ne prends pas ça trop à coeur... Ce n'est pas toi qui te fais visiter lundi ! Non. Mais le procédé m'écoeure. Surtout que si Sophie n'avait pas été souhaiter la bonne année aux membres du secrétariat pédagogique (meilleurs voeux, prends-toi ça dans la figure...), elle n'aurait bel et bien pas été au courant de ce qui se tramait pour la semaine prochaine ! Car aucun mot dans le casier ! Aucune note à son nom sur le tableau ! Aucun mail sur sa messagerie ! Rien, rien, rien ! Et toi ? Qu'en est-il de ta visite ? Moi, aucune visite d'aide n'est prévue pour l'instant, mais cela ne devrait pas tarder (beaucoup de stagiaires ont déjà leur date). J'attends des nouvelles de l'IMF qui aura le grand bonheur de me descendre pendant la récréation, une fois qu'elle m'aura dit tout le mal qu'elle pense de Mirabelle-l'enseignante-en-devenir-pas-douée... Et voilà, c'est reparti pour un tour !
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publié dans : Mirabelle, PE2, maîtresse stagiaire par Mirabelle
Vendredi 12 janvier 2007
Mon cher Victor,

Mardi et mercredi dernier, j'ai effectué mon stage de formation commune. Ton stage de formation commune ? Si tu es largué, relis cet article ! Bref. Tu m'écoutes ? Point n'est besoin de poser la question...

Mardi midi, il était prévu une journée à l'IEM. L'IEM ? Institut d'Education Motrice. A ne pas confondre avec IME ! Et qu'alliez-vous faire dans cet établissement ? Nous allions visiter cet Institut en vue de "modifier nos representations" selon les mots de notre formateur. Confrontation avec la réalité. C'est à dire ? Des personnes handicapées moteur. Pas de handicap mental. Ou plus exactement des enfants dont la motricité est la déficience principale.

Je suis arrivée à l'IUFM le mardi matin la peur au ventre. Je ne te le cache pas... Je n'ai été jusqu'ici que très peu confrontée au handicap physique (ainsi qu'au handicap mental, d'ailleurs...) et je désirais, une fois pour toutes, me foutre un bon coup de pieds dans le derrière et combattre mes craintes. Revenir à cette petite fille qui voyait l'essentiel. Quand je m'installe dans la classe, avec mes petits camarades (nous étions une douzaine à avoir choisi ce module), notre formateur attaque bille en tête :

- Première question... Est-ce que vous appréhendez cette visite ?

Je te l'avoue, Victor, j'ai menti. Comme toute la classe d'ailleurs je pense. Car, en guise de réponse, des "non" hésitants. On secoue la tête. Ou on baisse les yeux. Bref... Tout le monde est mal à l'aise ! Après une présentation très courte de l'Institut et l'organisation du covoiturage, nous voilà partis. J'ai le coeur qui bat. Et la sensation que je ne serai plus la même le soir, en rentrant chez moi...

Ma première perception de l'IEM est celle d'un cliquetis. Duquel, je ne sais pas... Et le glissement feutré de roues. Roues de fauteuil roulant. Des crissements de béquilles sur le sol. J'observe mes camarades. Ils sont aussi mal à l'aise que moi. Nous sommes accueillis dans une salle de réunion. Le directeur-adjoint évoque l'Institut (sa structure, son projet...), dans des termes qui, parfois, me choquent assez (il associe les enfants _ ah oui, j'ai oublié de te dire, Victor, que cet Institut s'adresse à des enfants et adolescents entre six et vingt ans_ à des "clients") et fait hausser les sourcils de mon formateur. Il nous invite ensuite à passer dans le réfectoire pour prendre le repas avec les enfants.

Un moment que je redoute. Les enfants sont déjà à table. Je m'asseois à la première venue. A côté de moi, à ma gauche, le petit Johnny, 9 ans. Il est en fauteuil roulant. En face de moi, Arnaud, en fauteuil roulant lui aussi. Il me semble plus "marqué" par le handicap que Johnny. Enfin, à deux chaises de moi, Kenny, qui lui, n'est pas en fauteuil roulant. Je me présente, ainsi que les deux autres stagiaires qui ont pris place avec moi. Elles sont tout de suite à l'aise. Interrogent les gamins sur leurs emplois du temps, sur leurs cadeaux de Noël etc. Quant à moi... C'est plus difficile. Je n'ose pas regarder les enfants. Les voir ainsi me fait mal et je peine à affronter la réalité. Ce n'est pas facile, Victor, d'accepter la différence, et cela l'est d'autant moins quand ce sont des enfants qui sont touchés. Et puis finalement...

Finalement, le déclic. Je ne sais pas comment, je ne sais pas pourquoi. Mais tout à coup, je n'ai plus vu ni les fauteuils roulants, ni les gestes saccadés et inadaptés pour manger, ni la bave qui coule le long du cou, ni les paroles difficilement compréhensibles. Tout ce que j'ai vu, ce sont les enfants. J'ai coupé la viande, écrasé les pommes de terre. Et Johnny m'apprend beaucoup : il m'explique pourquoi il a ce rebord en plastique sur son assiette, montre du doigt "ses copains", énumère leurs handicaps, me montre sa fourchette "pas comme les autres", interpelle son voisin en hurlant de rire, gesticule sur sa chaise en évoquant Johnny Halliday, dont il est fan, comme son papa. D'où le prénom ! Oui, exactement ! Je n'entends plus que Kenny, très fier d'avoir trois filles à sa table, et le rire suraigu d'Arnaud, qui bave partout et gigote de joie, tout excité qu'il est par toute cette attention centrée sur lui. Quant à Kenny, il me reproche de ne pas l'écouter assez, et me voilà dans l'obligation de lui expliquer que je n'ai pas une oreille pour chaque enfant ! Au bout de vingt minutes, je m'aperçois avec fierté que je suis aussi ravie que les mômes... Et c'est un grand pas en avant !
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publié dans : Mirabelle, PE2, maîtresse stagiaire par Mirabelle
Vendredi 12 janvier 2007
Mon cher Victor,

Poursuivons cet article. J'ai décidé de le saucissonner en quelques conversations, pour ne pas rendre nos entrevues trop indigestes. Car je n'ai pas voulu "condenser" : cette journée à l'IEM m'a touchée à un point tel qu'il est impératif que j'en parle, et dans les détails !

Nous avons parlé hier du repas en compagnie des enfants. Après ce déjeuner, direction la salle des petits pour prendre le café avec les enseignants spécialisés, au milieu des enfants qui jouent. Là encore, on ne peut que "changer ses représentations" en observant des enfants handicapés jouer ensemble. C'est un plaisir ! Parce que ce sont, justement, des enfants, de "vrais" enfants (entre guillemets, bien sûr). Les insultes fusent ("eh vas-y toi ! T'es handicapé !" Si, si je vous assure...), les fauteuils roulants s'affrontent, et les "marchants" se poussent, s'écroulent par terre et se tordent de rire. Les différences se rassemblent et se complètent. On joue. Cruellement. Des enfants ordinaires... On va même jusqu'à dérégler le fauteuil roulant des copains ! Ah oui, effectivement... Pas de pitié !

Puis c'est la visite de l'Institut et des "ateliers", dans lesquels nous sommes dispatchés. Moi, Mirabelle, je suis en atelier bois, avec seulement trois élèves, quatre dans un deuxième temps. L'instituteur spécialisé m'expose le fonctionnement de la classe et les élèves se présentent. Et ce qu'ils me disent n'est ni facile à confier pour eux, ni à entendre pour moi... Les moqueries continuelles en classe ordinaire (plus souvent au collège et lycée qu'en élémentaire, bien souvent), le sentiment d'échec, le rabaissement de soi et le manque de confiance, le rejet du système scolaire. Les rêves qu'on ne réalisera pas : "je voulais être pompier","j'aurais voulu être gendarme". Et l'amertume, la mâturité, les déceptions... Comme une jeune fille, que j'appelerais Elise, en fauteuil roulant. Elise est émue en me racontant son parcours :

Je voulais être secrétaire. Seulement, je me suis renseignée sur Internet et pour être secrétaire, il faut un niveau 3ème au moins. Moi, j'ai... J'ai un niveau scolaire très bas... Alors je me suis dit... Enfin, je pourrai jamais faire ça, quoi... Bon... C'était l'année dernière que je m'en suis rendue compte... Cette année, j'essaie de trouver autre chose... J'aimerais bien avoir un CAT... Mais bon... C'est quand même dur... Parce que je voulais vraiment être secrétaire...

En regardant cette jeune fille, devant sa déception, je me suis sentie bête, chanceuse et inutile. Privilégiée. J'étais là, les bras croisés, à l'écouter. A ne pas savoir quoi dire pour la réconforter. Parce que la vérité, c'est qu'on ne peut pas trouver les mots. Ce que traversent ces personnes sera toujours pour nous, valides, du domaine de l'aperçu. J'entends encore les mots du directeur adjoint, pendant la réunion du matin :

"On ne peut pas se rendre compte, nous, valides, combien notre vie est simple, facile... Rendez-vous compte que beaucoup de locaux, aujourd'hui, qu'ils soient  publics ou non, restent innaccessibles à des personnes handicapés, bien que des efforts soient faits. Rendez-vous compte que quand moi, valide, je veux rentrer dans une pièce, pas de problème. Moi, valide, je ne prête pas attention au cadre de la porte. Je passe, c'est tout. Pour des personnes handicapées, dix malheureux centimètres font la différence. Et ils ne passent pas. Pareil pour cet interrupteur. S'il est bas, moi, valide, il ne me gêne pas. S'il est plus haut, moi, valide, il ne me gêne pas. Par contre, si pour moi, c'est simple, pour un handicapé, ce sera plus difficile. Il n'atteint pas le bouton, même en tendant le bras."

Je pensais à tout ça, en écoutant Dylan me raconter qu'il devait apprendre à prendre le bus pour rentrer chez lui. Que jusqu'ici, il y allait en taxi. Que c'était difficile. Que son souhait le plus cher était d'un jour avoir un travail, un appartement, des amis, une épouse. Bref. Une vie sociale épanouie. Etre autonome. Quand on entend un gamin de quatorze ans vous parler de ses difficultés en vous regardant dans les yeux, en faisant tout son possible pour accepter son handicap, quand on l'entend vous dire, malgré tout, qu'il pense encore aux humiliations subies au collège, qu'il a peur de sortir et de croiser le regard des gens, je peux vous dire que tout à coup, on se sent tout petit. Je peux vous dire, vraiment, qu'il nous donne une belle leçon d'humilité.

Et puis le directeur-adjoint est revenu me chercher pour retourner dans la salle de réunion avec le reste du groupe. J'ai remercié. Dit au revoir. Souri. J'ai refermé la porte derrière moi. Profondément bouleversée. Et pleine de culpabilité. Une culpabilité stupide mais incontrôlable.
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publié dans : Mirabelle, PE2, maîtresse stagiaire par Mirabelle

Un mot au vol ?

Opinion


Et si vous nous faisiez part de votre opinion ?


Victor mène l'enquête.

Parce que Mirabelle se le demande !




personnes ont écouté la conversation entre Mirabelle et Victor depuis leur rencontre.


Aujourd'hui, à :

il y a 6 personne(s) qui papote(nt) avec Mirabelle et Victor.


La requête de Victor :

  • Parce que Mirabelle et moi-même aimons beaucoup de gens... Allez donc jeter un coup d'oeil à notre tour de tables !


Nos recommandations :

  • Un clic et vous y êtes... Si vous souhaitez quelques conseils pour guider votre lecture, bien entendu !


Lexique IUFMesque à l'usage des non-initiés :

  • Mirabelle, dans son infinie bonté, a daigné me proposer (ainsi qu'à toi, ô lecteur non affilié à l'Education Nationale !) un lexique de rattrapage, sensé me donner les repères indispensables à la compréhension de deux rubriques.


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