Mercredi 24 mai 2006
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Mon cher Victor,
Ce matin, comme tous les matins depuis quelques années, j'allume mon portable au saut du lit. Mon téléphone vibre et... Entre parenthèses, Victor, si tu es perdu avec les termes "vibreur" et "portable", reporte-toi à cet article-ci où je t'avais déjà expliqué quelques rudiments en téléphonie mobile. Je n'en suis plus là, tu sais ! Ne te vexe pas. Je disais donc : mon téléphone vibre. C'est un sms d'Aurélie, une collègue de l'IUFM. Et là, surprise...
???????? Envoie ces huit petits anges à huit personnes et quelque chose que tu attends depuis très longtemps se réalisera bientôt. Si tu ne le fais pas, tu auras huit ans de malheur. Ce message est gratuit.
"Quelque chose que tu attends depuis très longtemps se réalisera bientôt". Mon cerveau pourtant endorli par neuf heures d'un sommeil écrasant songe immédiatement au COOOONCOURS. Rien d'étonnant... Non. Ce fichu concours est le centre de mes préoccupations ces dernières semaines, et je ne vis plus qu'en attendant le 31 Mai. J'en ai mal au ventre rien que de penser à la feuille des résultats affichée dans le hall de l'IUFM... Allons, allons ! Nous n'y sommes pas encore ! Poursuis, poursuis !
En lisant ce sms, j'ai soudain été prise d'une superstition redoutable : et si c'était vrai ? Et si je n'avais pas le concours ? Et si une menace planait au-dessus de ma tête ? Toi, Mirabelle, tu es supersticieuse ? En général, non. Mais ce matin, avec le concours, j'ai été prise d'une peur enfantine : la peur de l'échec, une peur qui m'oppresse encore un peu plus chaque jour. En donnant tout à coup autant d'impact à une prétendue fatalité, j'ai senti "corporellement" pourquoi Aurélie m'avait envoyé ce sms, elle sur qui la menace du "recalée" plane également. Alors, tu as fait ce qu'il te demandait ce...? SMS. Oui, c'est ce que j'allais dire ! Ne prends pas la mouche, Victor ! Tu es d'une humeur de chien, aujourd'hui... Pour répondre à ta question, j'ai relu cet "avertissement" (car c'est bien un avertissement, non ?) et je me suis dit que mon destin n'appartenait qu'à moi ! Ah ! C'est bien, ça ! Et puis aussi... Aussi quoi ? Comme je n'avais plus que cinq sms pour finir le mois et que rien ne garantissait le caractère gratuit de l'envoi (on aurait tout vu...) je me suis contentée d'appuyer sur la touche "effacer" plutôt que de risquer du hors-forfait. Et voilà ! Tout est bien qui finit bien ! Attendons le 31 Mai. Au pire, si je ne vais pas aux oraux, je pourrais toujours rejeter la faute sur cette maudite chaîne. Et tu en reçois souvent ?
Ce genre de chaînes sévit surtout sur Internet. Tout le monde affirme "ne pas y croire", mais tout le monde les fait suivre "au cas où", comme on dit. Ca ne coûte rien... Et puis on ne sait jamais... C'est du moins ainsi que raisonnent beaucoup de gens : c'est le pouvoir de la superstition. C'est terrible, la superstition. Cela ne repose sur rien de rationnel. Cela fait appel aux peurs, aux angoisses, qui sont, par définition, le contraire même d'un raisonnement logique et sensé. Pourtant, le vocabulaire employé par certaines chaînes, quand on y réfléchit de plus près, prête à sourire. Celle que j'ai reçue, par exemple, est particulièrement gratinée :
? : d'abord, ce n'est pas un ange mais un point d'interrogation : on ne me la fait pas à moi !
"Quelque chose que tu attends depuis très longtemps se réalisera bientôt" : juste assez vague pour faire peur (ou pour faire espérer, tout dépend du point de vue selon lequel on se place) et pour ne pas trop se mouiller. "Bientôt", on a déjà trouvé plus précis comme terme...
"Si tu ne le fais pas, tu auras huit ans de malheur" : précision terrifiante cette fois-ci ! En accord avec les huit anges. Aucune perspective d'éclaircie pendant huit ans. Fichtre... Voilà qui fait peur !
"Ce message est gratuit" : quelle preuve ? Aucune, bien évidemment. On s'appuie juste sur la naïveté du client.
Tout ça, pour dire, mon cher Victor, que tout ça, ce n'est que des conneries ! Attention à ton vocabulaire, Mirabelle ! Je trouve que tu te relâches beaucoup en ce moment ! Il faudra prendre garde à ta façon de parler quand tu seras Hussard de la République ! On ne dit plus "Hussard de la République", Victor, c'est dépassé...
Bavardages