Jeudi 6 juillet 2006
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Mon cher Victor,
Je sais que nous avons déjà pris un café ensemble ce matin, mais j'ai vraiment besoin de te parler. Tu es obsédée par tes résultats, n'est-ce pas ? C'est ça. Je n'en peux plus, Victor. Mes pensées sont intégralement tournées vers le concours. Je ne suis un cadeau pour personne en ce moment, crois-moi... Allez, raconte-moi tout.
J'aurai les résultats demain à 17 h. Depuis trois jours, toutes mes nuits sont accaparées par le concours. Je ne vois pas mon nom sur la liste. Je pleure. Autour, personne ne fait attention à mes larmes. Je me retrouve sur le périphérique. Sur le périphérique ? Oui, Victor : dans les rêves, tout est possible. Oh... Cela doit être ton échec au permis de conduire qui te fait encore des misères ! Certainement... Ce matin, au réveil, j'étais si angoissée, si tendue, que je me suis précipitée sur l'ordinateur pour vérifier que les résultats n'étaient pas encore parus. Tu as employé le mot "obsédée", il est tout à fait approprié : il s'agit réellement d'une obsession !
J'ai eu mal au ventre toute la journée. Rien n'a pu me distraire. J'ai tourné en rond dans la maison, en évitant ma chambre, où mon bureau est envahi par mes cours de l'IUFM. Je ne peux pas les regarder. Ou alors, je fonds en larmes... Oh la la ! Je ne pensais pas que cela prendrait ces proportions ! Eh si... Mirabelle, tu n'as pas encore les résultats ! Ne pars pas perdante ! Mais non : paradoxalement, j'y crois encore ! Mais alors pourquoi te mets-tu dans des états pareils ? J'y crois encore, mais dans mes retranchements. Ma raison a renoncé, elle. Il me reste une lueur d'espoir, une seule, minuscule. Si faible, qu'il m'est difficile de l'entretenir. Et j'ai mal. Mal de me savoir si angoissée, alors que ce sont mes derniers instants de rêve. Demain, à 17 h, je serai fixée. Demain, à 17 h, je connaîtrai peut être mon premier échec scolaire.
Pourtant, ne pas savoir pourrait être grisant. Si je n'ai pas encore les résultats, je peux encore m'imaginer sautant de joie, hurlant : "je l'aiiiii !", croulant sous les baisers et les félicitations. Oui... Je pourrais très bien faire défiler ce genre d'images dans mon esprit. Le temps est assassin. Rien ne lui échappe. Aujourd'hui, j'essaie de raviver la flamme. Demain, elle s'éteindra sans doute, en l'espace d'un instant. C'est cette conscience du temps qui me terrifie le plus. Le tic tac de l'horloge. La petite aiguille qui avancera d'un chiffre au bout de 3600 secondes. Et ainsi de suite, jusqu'à 17 h demain. Toute la journée à tenter de s'occuper l'esprit. A faire semblant. Et finalement, le dénouement. Rapide. Disproportionné comparé à ces jours d'attente, ces heures de calcul : et si j'ai telle note à une épreuve coefficient 2, est ce que je pourrais compenser avec une bonne note en langue, coefficient 1 ?
J'aimerais fixer ces instants de doute, Victor. Pour qu'ils soient immortels. Preuve que pendant longtemps j'ai espéré. Pendant longtemps, malgré l'incertitude, je me serais persuadée que tout était encore possible. Demain, lors de notre conversation, je me lamenterai. Et pour une fois, je ne te ferai pas de reproche sur ta fâcheuse tendance aux jérémiades. Tu auras bien le droit de t'épancher un peu : ce sera totalement justifié ! Demain, je saurai. Toute la blogosphère saura également. Humm... Garde les pieds sur terre, Mirabelle : disons plutôt que TON LECTORAT saura. A ce que je sache, tu n'es pas n°1 dans le top 50 des blogs... Si je n'étais pas au bord de la crise d'angoisse, je rirais de ta soudaine maîtrise des données blogosphériques, Victor. Et dire qu'il y a encore six mois, tu ne savais même pas ce que c'était qu'un ordinateur...
Tout à l'heure, je relisais tous les articles publiés dans la rubrique "Mirabelle future instit". Tant de chemin parcouru... Parfois, je n'ose y croire : moi, Mirabelle, j'ai été aux oraux du CRPE ? Moi, Mirabelle, j'ai suivi une formation dans un IUFM ? Moi, Mirabelle, j'ai caressé le rêve de faire classe, un jour, à des élèves aux yeux de qui je serais adulte, responsable, savante, alors que je quitte à peine les rives adolescentes ? Je suis émerveillée et terrifiée à la fois. Emerveillée face à mon évolution. Et terrifiée... Terrifiée que tout puisse s'arrêter, demain à 17 h ? Oui.
Je suis navrée, Victor. Il est 19 h 35 et tu as sans doute autre chose à faire que d'écouter mes états d'âme. Mais j'avais un tel besoin de parler... Je m'en rends compte. C'est normal, va... Mes paroles ont sans doute été quelque peu décousues. Les mots ont suivi mes sensations, parfois contradictoires. Un flot de phrases, pas toujours ordonnées. Je m'en excuse... Allez, tu es toute pardonnée ! Rentre chez toi, maintenant, il se fait tard... En fait, je vais rester en ville : je retrouve toute ma classe dans un bar pour un dernier rendez-vous. Un rendez-vous où nous tous serons sur un même pied d'égalité. Pour la dernière fois... Avant le couperet.
Bavardages