Mon cher Victor,
Sur la suggestion d'un lecteur fidèle, me voici donc avec ce tableau de Magritte, intitulé "Mémoire". Je l'ai regardé longuement avant de me lancer dans un article. Cette peinture a quelque chose de dérangeant, et en même temps de profondément familier. Cette blessure, là, sur l'arcade sourcillière. Ces paupières fermées. Ce rideau. Cette feuille tombée d'on ne sait où. Et surtout, ce ciel bleu, lointain, en arrière-plan. Oui, vraiment, c'est un beau tableau. Qui me laisse songeuse...
La mémoire. Ma Mémoire. Souvenirs. Regrets. Ce qu'on aurait dû dire. Ce qu'on n'a pas dit. Ce qu'on a dit et qu'on n'aurait pas dû dire... Au fond, je suis prisonnière de ce qu'elle me rappelle, prisonnière des images, parfois floues, qu'elle fait resurgir.
Oublier. C'est un mot que je ne connais pas. Ou plutôt que je ne connais pas dans son sens amoureux : "Cela prend du temps, oui, mais tu verras, tu finiras par l'oublier...". Non. Je ne l'oublie pas. Parce que ma mémoire est toujours là. Et qu'elle me joue des tours. Et plus je m'evertue à tout banaliser, à tout canaliser, plus la mémoire revient, parsème du trouble, ces petites choses de la vie, ces petits riens que je ne parviens pas à surmonter. Des détails, ces détails dont je parlais dans cet article-ci. Mais Mirabelle, ces détails, tu les connaîtras avec quelqu'un d'autre : tu sais bien qu'aimer est un perpétuel recommencement ! Tu n'es pas la première personne à m'objecter un tel argument, Victor. Et j'y ai réfléchi. Et je ne peux nier que c'est vrai : je pourrais, si je le voulais, aimer quelqu'un d'autre, un jour, peut être... C'est une idée que je caressais pendant un temps, non pas par conviction personnelle, mais comme tentative maladroite d'auto-persuasion que le plus beau était devant. J'y ai réfléchi. Et il se trouve que je ne veux pas partager ces détails avec quelqu'un d'autre. Je veux les partager avec lui. Encore. Toujours.
Je ne peux pas ignorer ce que me dit ma mémoire. Je ne peux pas me résigner à l'échec. Nous avons été heureux. Malheureux, aussi, souviens-toi ! Oui, c'est vrai. Et je ne prétends pas enfouir le constat que J. et moi formons un drôle de couple. Mais c'est le mien. C'est le nôtre. C'est ainsi...
La mémoire est une contradiction, Victor. Elle nous manipule, dans un premier temps : sélection des souvenirs, images baillonnées, voix qui s'estompent peu à peu... On l'écoute, aveuglés par ce que l'on croit être bon pour nous-même. On se persuade. On se dit qu'on a bien fait. Qu'il n'y avait pas d'autre solution. On se sent fort, prêt à tout affronter. Et puis, pas à pas, le champ de vision de la mémoire s'élargit. Face à nous, le constat de l'échec. Mais derrière, que l'on entrevoit tout de même, cet après-midi à la mer, ce premier baiser, cette "première fois", ce sourire, ces sommeils enlacés...
La mémoire nous fait douter : "Es-tu bien sûre de toi, malgré ce que tu prétends ? Ton choix est-il réellement le bon ?". La mémoire fait naître le manque. Et nous ne sommes plus que des choses tristes, nostalgiques, mélancoliques, incapables de regarder vers l'avenir, toujours tournées vers le passé. Le passé, le passé... C'est bien gentil, mais il me semble que tu l'idéalises, ce passé ! Tout comme j'ai tourné à l'extrême les mauvais souvenirs, les défauts de J., nos disputes. L'idéalisation passe par le même processus d'exagération. C'est inévitable.
Ma mémoire a pris un ascendant sur moi, c'est un fait, mais je vais la combattre quand elle sera là, à tourner autour de moi, à me lancer à la face les instants désagréables de notre vie, quand elle s'appliquera à semer le doute en moi. Car il y en aura sans doute encore, des moments où je voudrais baisser les bras, où je regretterais mon choix, mais tant qu'il existera, aussi, des minutes de quiétude, de sincérité, de confiance, alors je prendrais ma mémoire à son propre piège, en les lui jetant à la figure, en lui criant : "tu vois, c'est encore possible ! Je fais bien de m'entêter !".
Ce sera donc à mon tour, maintenant, de manipuler ma mémoire. De la tourner à mon avantage. De m'en servir, de puiser mon courage dans mes souvenirs les plus précieux, dans cette conscience que le lien est toujours là, bien présent, malgré la feuille morte de ce tableau, malgré cette blessure au front. Car derrière, il y a toujours ce ciel bleu. Et le rideau, lui, est encore ouvert...





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