
Dimanche soir, Michel Serrault est décédé. Qui est Michel Serrault ? Un grand acteur français, très populaire. Tu l'adorais ? Eh bien... En réalité, non. Cela n'allait pas aussi loin. Je l'aimais bien. Et pourtant, tu lui consacres un article ?! Oui. Pourquoi donc ? Tu vas comprendre.
Camille était venue dormir à la maison. Nous avions douze ans. Nous avions regardé une vidéo, un film dont je ne me souviens plus du titre. Après ce film, nous en avons découvert un autre, en laissant défiler la cassette. C'était la "Cage aux Folles". Je ne l'avais jamais vu mais évidemment, une telle dénomination m'intriguait et je m'attendais à je ne sais trop quel genre sulfureux, sans me douter une seconde qu'il s'agissait d'une comédie. Il était tard, très tard, et nous avons décidé de regarder ce film, parce qu'il y avait un cabaret, des boas et des travestis, tout un tas de raison pour défier le sommeil et se faire plaisir, dans le noir du salon. Nous avons bien ri, et d'aussi loin que je m'en souvienne, c'est l'un des plus beaux moments de complicité que j'ai eu avec Camille. Les jours suivants, au collège, pendant les récréations, j'imitais Zaza Napoli en poussant des cris suraigus ("Aaaaah ! Renatoooo ! J'ai cassé ma biscotte !"), ce qui bien sûr, ne manquait pas de me faire passer pour une illuminée auprès des autres élèves, sauf de Camille, évidemment, qui se fendait la pêche à l'unisson avec moi.
A vingt-trois ans passé, j'ai les DVD de la "Cage aux Folles" à la maison. A vrai dire, ce sont des films dont je n'aurais pas pu me passer. Albin Mougeotte/Zaza Napoli est un personnage que j'affectionne, et il me fait rire, pleurer aussi. Zaza Napoli m'a permis de découvrir que j'avais les ressources, en moi, pour pousser des cris suraigus dans la cour de récréation ("Renatooo !), sans m'inquiéter du regard des autres. Bien sûr, j'ai vu d'autres films avec Michel Serrault : "le Papillon", par exemple, est un film que j'aime beaucoup, un film très tendre. Mais j'avoue que la "Cage aux Folles", si ce n'est pas un film dramatique, si c'est du rire premier degré, loin du standing de "Garde à vue", a et aura toujours une place particulière dans mon coeur.
Pourtant, je n'avais pas une admiration sans borne pour Michel Serrault. Non. Il faisait partie de ces acteurs que j'aimais bien, sans me poser trop de questions, sans chercher à voir tous ses films, à connaître toute sa vie. Mais il faisait aussi partie de ces acteurs qui ont jalonné mon existence... Il y a des gens, comme ça, qui sont là, toujours en toile de fond. Vous grandissez, et eux vieillissent pendant que vous grandissez, pendant que vous vous envolez vers l'âge adulte. A ceci près que vous, vous ne vous apercevez pas qu'ils vieillissent. Bien sûr, la "Cage aux folles" est diffusée régulièrement à la télévision, bien sûr "Le bonheur est dans le pré" raconte toujours la même histoire, avec les oies, le foie gras, le puits, les bêtises d'Eddie Mitchell, le bonheur tout neuf et menteur de Serrault, et tout le tintoin. Quelles que soient les années, au fil du temps, les histoires restent les mêmes, intemporelles. A vingt-trois ans, j'ai toujours autant de plaisir à plaindre Renato dans "La cage aux folles", quand il doit persuader Albin de ne pas se suicider (moment savoureux où celui-ci a apporté un petit coussin pour mieux supporter les rails du train). J'ai toujours la même petite larme quand Albin lui-même s'observe dans le miroir, lui aussi.
Ce que j'essaie de te dire, Victor, c'est que j'avais assimilé Michel Serrault à Albin. On oublie parfois, parce qu'on a toujours connu certains acteurs, certains films, que les comédiens sont mortels, comme nous, et qu'un jour, il leur faut bien, comme tout à chacun, tirer leur révérence. Alors hier matin, en regardant les journaux sur le net, quand j'ai vu que Serrault était mort... Cela m'a fait un choc. En me disant "Tiens, lui aussi !" avec un peu de surprise, comme s'il ne pouvait pas mourir. C'est la vie, Mirabelle... Oui, c'est la vie... Tout ça pour dire que Michel Serrault m'avait accompagnée de loin, icone de cinéma rassurante sur mon chemin. Alors oui, Michel Serrault est parti, mais pas Albin, pas Zaza Napoli. Et je sais qu'à chaque fois que je regarderai "La Cage aux folles", j'aurais le même sourire, le même rire, les mêmes larmes qu'à douze ans. C'est peut être ça, ne pas mourir...

A quoi elle ressemble, cette affiche ? Tiens, c'est celle-là, à gauche. Qu'imagines-tu en la regardant ? Eh bien... Une histoire d'amitié ou... Ou ? Ou... Eh bien... Hem... Une histoire d'a... Eh bien crache-le, Victor !
Tu as lu le titre ! Oui bon, d'accord ! Une histoire d'AMOUR à trois, tu es contente ?! Oui ! Bon. Eh bien je t'arrête tout de suite : le sujet, ce
n'est pas du tout le trio amoureux ! Non. C'est, selon moi, le deuil. C'est le deuil. En trois étapes : le départ, l'absence et le retour. Trois étapes qu'Ismaël franchit, après le décès de sa
petite amie. C'est laquelle, sa petite amie ? La jeune fille avec le manteau bleu ou celle de droite ?
Tu peux toujours aller voir le film si tu veux le savoir ! Comme si je n'avais que ça à faire... Mais oui : tu n'as que ça à faire !
Passons, passons... Bref. C'est un film terrible. Profond. Les chansons (d'amour, toujours, nous l'aurons compris...), écrites par
Alex Beaupain, sont sublimes (des textes très bien écrits, qui sonnent vrais, interprétés par les acteurs, au mieux de leurs voix) et le deuil est exploré dans toutes ses facettes. Il y a ceux
qui fuient (scène émouvante où Ismaël avoue ne plus pouvoir franchir le seuil de son appartement sans s'écrouler), ceux qui éprouvent le besoin de retrouver les traces de l'être aimé
(bouleversante Chiara Mastroianni, interprétant la chanson "Au parc"), ceux qui se préservent par l'évasion (ah, la lecture...). Il y a le besoin de savoir, de comprendre l'incompréhensible,
de nommer l'innommable. Il y a l'oubli, qu'il faut trouver, comme dans la chanson de Gainsbourg : "Souviens-toi de m'oublier". Il y a la lassitude, l'anesthésie. Il y a l'espoir, enfin, qui tient
debout, espoir d'être consolé sans pour autant entendre "je t'aime", parce qu'on n'y est pas encore prêt. Il y a tout, dans ce film, Victor.
Comme le disait justement Mdame Rosa, je vais me transformer, pour la conversation d'aujourd'hui, en sociologue.

Bavardages