Mon cher Victor,
Il me semble, jusqu’ici, ne pas avoir assez insisté sur la valeur de l’amitié. Cet article de Nico (que je salue au passage) m’a amenée à réfléchir sur ce curieux sentiment d’affection que l’on éprouve pour une personne… Moi, par exemple ! C’est un exemple, en effet. Cependant, Victor, ne te fâche pas : tu n’es pas la première personne qui me soit venue à l’esprit ! Tu as d’abord songé à Papierchiffon, j’imagine ? Tout juste ! Cela ne m’étonne guère…
Il y a deux ou trois jours, dans un élan de mélancolie, j’ai ressorti les albums poussiéreux de ma jeunesse (eh oui, Victor, je ne fais pas régulièrement les poussières, c’est un fait !), jeunesse ô combien emportée par cette passion fraternelle que l’on nomme l’amitié. En feuilletant l’album, je constatais avec surprise que Papierchiffon figurait sur la plupart des photographies. Papierchiffon au ski, Papierchiffon sur mon lit d’adolescente, Papierchiffon en Italie… Rien d’étonnant, si tu veux mon avis ! Si, au contraire. Car, paradoxalement, en plus d’être ma meilleure amie, Papierchiffon est, de mes relations amicales, celle que j’ai fréquentée le moins souvent. Ce n’est pas très logique, si tu as tant de photos d’elle ! Je ne te le fais pas dire ! Cependant, à bien y réfléchir…
Papierchiffon a toujours été là. Je me souviens avec précision de la première fois où j’ai franchi le seuil de sa maison. La comédie musicale « Starmania » tournait en boucle sur sa chaîne… J’avais été très impressionnée et très reconnaissante, la plupart de mes connaissances d’alors ne jurant que par Pascal Obispo et autres chanteurs à la mode aux paroles insipides. J’aimais « Starmania ». Et ce simple détail suffit, dans mon idée, à me rapprocher d’elle. Elle avait les cheveux raides, d’un noir profond, coupés au carré, lui frôlant les épaules. Une chemise bleue à carreaux. Un nez un peu en trompette… Un sourire renversant qui, chose étrange, se mariait parfaitement avec cette mine bougonne qu’elle arborait bien souvent. Où veux-tu en venir, Mirabelle ? Je n’ai rien contre cette touchante description de ta première invitation chez Papierchiffon, mais j’ai du mal à saisir où tu m'emmènes !
En regardant ces photographies, je nous ai vues grandir, parallèlement. Expériences différentes. Caractères différents. Et pourtant, même sens de l’amitié. Toujours un geste pour nos anniversaires respectifs. Des cartes postales pour les vacances. Papierchiffon est la personne la plus fidèle que j’ai jamais connue. Et j’en suis fière. Car il me semble avoir trouvé celle qui sera à la hauteur de cette barre que j’ai placée très haut, cette barre de l’amitié, exigeante et tenace.
Trouves-tu ridicule d’affirmer et de réaffirmer une amitié ? Bien sûr que non. L’amitié n’est pas si différente de l’amour, tout cela n’est qu’une question de dégré, et le verbe « aimer » est approprié à l’un comme à l’autre. Alors sache que j’aime Papierchiffon. Sincèrement et profondément. Elle fait partie des êtres que j’estime le plus au monde. Et si je devais la perdre… Pourquoi dis-tu cela, Mirabelle ? Depuis le début, le ton que tu emploies m’intrigue… Il est tantôt fougueux tantôt inquiet. Parfois angoissé. Comme si quelque chose t’échappait…
Tout peut toujours nous échapper, Victor, c’est une réalité. Nous ne contrôlons rien. Même les liens les plus solides, les fils les plus élastiques, sont susceptibles de se rompre. Je considérais mon amitié avec Papierchiffon comme éternelle. Naturelle et éternelle. Et je la considère toujours ainsi. Je m’aperçois pourtant, désormais, que tout est en perpétuelle reconstruction. Toute relation, qu’elle soit amicale ou amoureuse, n’est jamais acquise. Rien n’est jamais gagné. Et c’est à nous de nous bagarrer pour conserver ce sur quoi on a misé. Y croire, encore et toujours. L’amitié, comme l’amour, est un engagement au recommencement incessant. Y croire. Foncer. Garder espoir. Apprendre la patience. Et se dire que le jeu en vaut la chandelle.




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