Elle avait voté. Le bureau de vote était plein à craquer. Toutes les générations. Elle avait discuté avec une petite grand-mère derrière elle : "Je suis bien contente de voir que les jeunes se réveillent !". Une petite fille courait partout, posait des questions, sous l'oeil amusé de son papa : "Et les papiers, ils servent à quoi ? Et pourquoi y'a des cabines ?". Elle furetait, passait sous les rideaux, éclatait de rire. Alors que la jeune fille était dans l'isoloir, pliant son bulletin, une voix s'enquérit : "Euh... Mademoiselle, excusez-moi, mais est-ce que par hasard il n'y aurait pas une carte d'électeur dans l'isoloir ?". La jeune fille avait ri et tendu la carte sous le rideau. Elle était heureuse, ce matin. On était serré, dans ce petit bureau de vote, on faisait la queue, on n'avait pas la place pour accéder aux enveloppes et aux bulletins. Et il n'y avait jamais eu une telle attente ! Et jamais un tel... Souffle d'espoir. Jamais elle n'avait constaté une telle atmosphère. Comme si les gens se respectaient. Comme s'ils formaient un tout. Comme une joie de vivre, communicative, positive, une confiance en l'avenir et en l'être humain.
Elle croisa des gens. Des gens venus voter en masse. Elle leur sourit. Et si le monde changeait ? Elle était bien, ce matin. Elle se sentait portée. Portée par le soleil, venu les inonder de lumière, en ce jour d'élections présidentielles. Portée par l'espoir. La participation, apparemment, était élevée dans les DOM-TOM. Certaines mairies rurales étaient débordées de monde. Parfois, une heure de queue pour parvenir à mettre son bulletin dans l'urne ! Et si le monde changeait ?
Ne plus écouter sa tête. Ecouter l'espoir, seulement l'espoir. Tant pis si cet espoir ne les mènerait nulle part, tous. Tant pis. En attendant, elle était là, au soleil. Le coeur battant. Avec le sentiment d'écrire l'histoire, à sa manière. Avec le sentiment que tout allait s'arranger. Elle profiterait de cet instant, où rien n'a encore basculé. Elle profiterait de cette incertitude pour chérir son rêve, encore un peu, juste un petit peu. Elle profiterait de cette journée, de ce magnifique dimanche, de ce soleil, des oiseaux, du ciel bleu, pour y croire, encore. La déception viendrait, sans doute, vers 20h. Mais il était si bon de se laisser aller à l'espoir, à l'idéal.
6
publié dans :
Ecrire, écrire, écrire...
par Mirabelle
Elle lui manquait encore, parfois. Quand tout allait mal. Et que l'instinct lui criait de l'appeler. Alors elle se souvenait de cette rupture. Son numéro, toujours en
tête, toujours dans le répertoire. Il aurait été si simple de le composer... Il faudrait alors se confronter à la réalité. Au refus. Et elle ne voulait pas de cette confrontation.
Quand tout allait mal, elle lui manquait encore, parfois. Son humour noir lui manquait. Son rire lui manquait. Ses chansons d'Higelin lui manquaient. Toujours une pensée pour elle quand elle
entendait "Champagne" à la radio. Sa voix grave lui manquait. La simple idée qu'elle était là, toujours, en toile de fond, lui manquait.
Il aurait été si simple de composer son numéro. Mais si douloureux aussi. Alors elle gardait ses souvenirs. Y repensait, comme une vieille femme au coin de son feu, son tricot sur les genoux.
Pour lui tenir chaud. Les rires. Les lettres enflammées à des inconnus entrevus dont elles s'étaient amourachées. Les déceptions aussi. Le vélo en Italie. Les nuits blanches à parler. Les soirées
pyjamas improvisées.
Quand tout allait mal, son prénom lui revenait, toujours. Envie de la voir. Pour être plus légère. Dédramatiser. Rire dans le bordel de sa chambre. Ecouter Téléphone. Prendre un thé dans la
cuisine. Faire un pain de thon. Courir après le chat et gagatiser, en la faisant rire, parce que ça l'amusait toujours, quand elle gagatisait devant le chat. Prendre des nouvelles de sa famille,
qu'elle aimait bien.
Mais elle ne composait pas son numéro. Elle ravalait le manque. Ca passerait, tôt ou tard. Et elle se disait que finalement, l'amitié, ce n'était pas si différent de l'amour. Pour la préserver,
pour la chérir au fond de soi, on ne l'abandonne jamais complètement. On l'idéalise. On la tourne en nostalgie. En regrets. Oui décidemment, l'amitié, ce n'était pas si différent de
l'amour.
2
publié dans :
Ecrire, écrire, écrire...
par Mirabelle
C'est sa première fois. Elle a les mains moites et le coeur qui bat. Vite. Fort. Le réveil fluorescent jette sur son corps d'homme une lumière presque surnaturelle.
Il retire sa chemise. Elle voit ses muscles se contracter. Il est beau. Il est fort. Il a l'air d'un homme. C'est un homme.
C'est sa première fois. Il l'embrasse dans le cou. Jamais personne ne l'avait embrassée dans le cou. Doux frisson qui la parcoure. Elle frôle son torse velu, n'ose pas le regarder. Se détendre.
Ne pas avoir peur. Je me souviendrai toute ma vie de ma première fois... L'obscurité de la chambre la rassure. Elle ne veut pas qu'il voit son petit bedon, son vieux soutien-gorge et
encore moins ses quelques boutons d'acné dans le dos. Et s'il réalisait soudain qu'elle n'était pas désirable ?
C'est sa première fois. Elle avait enlevé son tee-shirt sans réfléchir. Pas le temps de réaliser. Je suis en train de vivre l'un des instants les plus inoubliables de mon existence...
Elle ne l'aime pas. Pas encore. Elle écoute ce désir. C'est un homme. Encore jeune fille, elle est presque une femme. Elle a peur. Elle est au bord d'un précipice. Quand elle aura plongé, la tête
la première, elle ne sera plus jamais la même.
Il halète. Mon dieu, je n'avais pas imaginé que le désir masculin était si pressant ! Il se débat avec la fermeture éclair de son jean. Bien loin de la faire rire, cette situation
l'affole. Elle aurait presque envie de reprendre tee-shirt, escarpins et sac besace et de s'enfuir comme une voleuse. Est-elle prête ? Elle l'ignore. Que signifie "être prête" ? Elle
réfléchissait à cela tandis qu'il l'embrassait, furieusement, fougueusement. Que signifie "être prête" ?
Elle sent ce sexe chaud et dur tout contre elle. Elle n'ose pas regarder. Elle n'ose pas toucher. Elle n'ose rien, de toute façon. Elle se laisse faire. Le laisse faire d'elle ce qu'il veut.
L'observe. S'observe elle-même. Rentre le ventre. Ferme les paupières, de temps en temps, tend ses lèvres. Comme dans les films. Il lui caresse les cheveux. Brutalement et délicatement à la fois.
Elle a envie de lui dire, soudain : "Est-ce que tu te rends compte que je me souviendrai de toi toute ma vie, que tu auras toujours un goût spécial, celui de ma première fois ?". Elle se
retient. Mais le pense très fort.
C'est sa première fois. Elle ne pense qu'à ça. Le devine-t-il ? Ses mains la touchent, partout, intimité consentante et pétrifiée. Elle ne contrôle rien. Elle assiste, impuissante, à sa propre
métamorphose. Il déchire l'emballage du préservatif. Elle est gênée par ce temps mort, par le bruissement de l'emballage, par le glissement du latex, par ses soupirs impatients.
Il vient en elle, ça y est. Elle a mal. Une douleur vive et rapide. Elle imagine un drap qui se déchire. Elle se retient de crier. Le réveil fluorescent indique 23 h 30. Elle est allongée là,
dans ce grand lit. Elle est dans ses bras d'homme, serrée contre son corps d'homme. Elle est enfin une femme.
4
publié dans :
Ecrire, écrire, écrire...
par Mirabelle
Elle voulait être de ces femmes qu'on idôlatre. De ces femmes qui déchaînent passions et coeurs, qui vivent au présent. Elle voulait être aimée,
adorée, admirée. Elle voulait qu'on l'aime. Elle voulait faire partie de l'autre. Elle voulait "représenter tout", "être la femme idéale", être indispensable. Elle voulait qu'on
l'ait dans la peau. Elle voulait qu'on l'aime. Vraiment. Elle voulait être tout. Pas de juste milieu. Pas d'indifférence. Non. De la passion. Des sentiments exacerbés.
Elle voulait se sentir belle. Se sentir femme. Elle qui n'était jamais considérée que comme l'"intelligente", celle qui impressionne par son esprit, jamais par sa
beauté. Elle voulait qu'on l'aime. Qu'on la désire. Qu'on l'épouse. Qu'on lui fasse un enfant. Qu'on s'engage avec elle, avec confiance, sans méfiance. A corps
perdus.
Elle voulait exister. Exister dans ses yeux. Y voir quelqu'un de bien, y voir quelqu'un de beau. Se voir belle, se voir bien. Se voir aimée. Elle n'était
qu'intelligente. Quand lui avait-on dit qu'elle était belle ? Belle... Sa soeur l'était. Pas elle. A croire que les gens entraient dans des cases et qu'ils y restaient. Elle ne serait jamais
belle. Toujours intelligente. Toujours brillante. Mais jamais belle.
Elle voulait être aimée, comme elle l'aimait, lui. Sauter dans un train et aller le rejoindre, en se disant qu'il serait heureux. Ne pas être déçue, encore,
toujours. Ne pas s'apercevoir que l'amour peut être raisonnable et raisonné. Ne pas attendre le bon moment. Le créer. De toutes pièces.
Elle n'était pas de celles qui méritent d'être aimées. Trop communes. La cuisse un peu fade, le teint un peu pâle, l'oeil sans éclat. La chair un peu flasque. Elle se
dégoûtait suffisamment elle-même pour ne pas comprendre qu'elle n'avait aucun attrait. Elle avait eu très tôt conscience de cette faiblesse. Avait tout rattrapé sur l'impertinence, l'humour
carnassier, le parcours scolaire parfait. Elle s'était dit... Elle s'était dit que, peut être, on l'aimerait pour ça... Elle l'avait cru, oui.
Mais le manque était là. Elle n'était pas belle. On ne l'idôlatrait pas, on ne l'adorait pas, on ne l'admirait pas. Pas même lui. Elle ne faisait pas partie de lui. Ne représentait pas
tout pour lui. A aucun moment n'était la femme idéale. Elle n'était pas indispensable et il ne l'avait pas dans la peau. Elle était, au contraire, dans le très juste milieu.
Pourquoi elle ? Pourquoi moi ?, se disait-elle. Et elle allait pleurer, doucement, tandis qu'il l'accusait encore d'une "crise à deux balles". Alors qu'elle était si malheureuse, si
profondément malheureuse... Elle n'était peut être pas belle, elle ne méritait sans doute pas d'être aimée, mais lui, lui, il était aveugle, complètement aveugle, ne voyait rien de rien.
Et ce n'était pourtant pas le fait de l'amour...
3
publié dans :
Ecrire, écrire, écrire...
par Mirabelle
Il y avait la pluie et le tonnerre. Le duvet humide. L'odeur un peu moisie de la tente. Les rires, les cris, la musique dehors. La fatigue, les yeux qui
piquent. Mes pieds tout froids et les éclairs. Je ne parvenais pas à trouver le sommeil. Comme si j'attendais quelque chose. Ou quelqu'un. Cette nuit de 14 juillet me rappelait celle de mes huit
ou neuf ans. Un été, des vacances avec mes parents et ma meilleure amie. Un orage terrifiant, comme celui-là. La même peur : une peur de petite fille.
J'étais seule dans ces deux duvets convertis en un seul. A deux doigts de glisser du matelas pneumatique, seule à maudire cette fichue idée de camping. Je ne parvenais pas à trouver le sommeil.
Une heure a dû s'écouler, dans la torpeur, dans la nervosité et l'épuisement. De ces instants où le temps nous échappe un peu, où on bascule vers un nulle part, où on n'a plus qu'une vague
conscience de qui on est et d'où on se trouve, comme dans du coton.
Et puis, dans le bruissement de l'herbe, j'ai entendu le gémissement de la fermeture éclair, distingué la lueur d'une lampe de poche. Entrevu une silhouette familière. Il est entré dans la tente,
a retiré ses chaussures. Il s'est couché à côté de moi, dans ces deux duvets convertis en un seul. Il m'a prise dans ses bras. M'a dit de ne pas m'en faire, et de dormir. Et moi, j'ai béni la vie
de m'avoir offert cet orage et cette sensation étrange : celle de ne manquer de rien. J'ai vraiment vécu ça. Un orage terrible, ses bras autour de
mon visage, ses lèvres sur mon front, et l'impression que rien ne pourrait m'arriver, que rien ne pourrait nous arriver.
Si la vie est difficile, si l'amour est compliqué, si un jour tout peut être bleu et le lendemain gris, il y a quelque chose dont je suis absolument certaine,
malgré le doute et les épreuves... C'est qu'il y a des instants qui valent la peine qu'on s'en souvienne.
3
publié dans :
Ecrire, écrire, écrire...
par Mirabelle
Bavardages