Mon cher Victor,
Je suis com-plè-te-ment harassée ! Je n'en peux plus ! Pfff... J'espère que je l'aurai, ce fichu concours ! J'ai couru pendant dix-huit minutes ! Sans t'arrêter du tout ? Evidemment que si ! L'endurance et moi, cela fait deux, alors tu penses bien ! Au bout de quatre cents mètres, j'ai déjà une pointe de côté, alors il s'agit plutôt, pour l'instant, de retrouver "des sensations", comme dirait mon père. Autrement dit : un rythme de course, un souffle adapté, une foulée contrôlée... Et ce n'est pas de la tarte ! Au bout de mes dix-huit minutes, je ressemblais plus à une loque qu'à ces athlètes à peine essoufflés dans les grandes compétitions. Tu ne peux pas comparer ! Vous n'êtes pas du tout à la même échelle ! Oui... Mais quand même ! Quand je vois Eric Liddell... Eric Liddell, c'est qui, celui-là ? Un sportif du XXI siècle ?
Eric Liddell est l'exemple même de l'athlète touché par la grâce divine. Médaille d'or du 400 m aux Jeux Olympiques de Paris en 1924. Il était pasteur, me semble-t-il. Il refusait de courir le dimanche, raison pour laquelle il ne participa pas au 100 m de ces mêmes Jeux Olympiques. Un port de tête assez particulier, une foulée particulière... Un style bien à lui ! C'est cet homme, là, sur la photo ? Oui et non. Cette photo est un extrait du film "les Chariots de feu", qui évoque le personnage de Liddell, bien qu'il ne soit pas central.
Liddell, le vrai, c'est lui, là, en bas, sur la droite. Tu vois, le film a bien respecté ce visage, tourné vers le ciel, ce visage incarnant le dépassement de soi. Quel est le rapport avec tes dix-huit minutes ? Eh bien... Aux épreuves d'admission du concours, j'aurais un 1500 mètres à effectuer, avec un barème difficile pour couronner le tout. Une horreur. Paraît-il que l'on est soit "endurance" soit "sprint". Moi, je suis très "sprint", et pas du tout "endurance". C'est comme ça. C'est par "les Chariots de feu" que j'ai découvert Eric Liddell. Et je lui voue depuis une admiration assez mystique... A ce point ? Et qu'a-t-il fait d'extraordinaire ce brave monsieur ?
Mon extrait préféré du film : en pleine course (une course d'endurance me semble-t-il, pas de la vitesse pure), Liddell tombe. On entend des spectateurs qui murmurent : "c'est fini, c'est fini ! Le temps qu'il se relève, il ne pourra pas gagner !". Ajoutons par là-dessus le fabuleux morceau de Vangelis, et Liddell, au ralenti, qui se relève, et repart de plus belle, courageusement. Et là, il se produit l'impossible : il revient sur tous les concurrents ! Son visage est tourné vers le ciel, comme si Dieu le propulsait hors de ses propres limites. Liddell était très croyant, je te l'ai dit, Victor. Moi-même, je ne crois pas en Dieu. Mais cet instant du film, cette grâce, cette beauté, cette illumination... C'était sacré. Et j'ai la chair de poule à chaque fois que je vois cette scène...
Ca ne me dit pas le rapport avec ton 1500 m ! Mais si, justement ! Liddell croyait dur comme fer à la grâce divine. Il s'est transcendé. Il voulait dépasser ses limites : il l'a fait. Et il a gagné. Mouiii, d'accord... Mais enfin, tu ne comptes tout de même pas te présenter aux Jeux Olympiques ! Décidemment, tu manques de finesse aujourd'hui, mon Victor... Je m'explique : je veux le concours. Je le veux. Je vais m'entraîner dur pour ce 1500 m. J'aurais sans doute encore de nombreuses crises de larmes comme celle d'aujourd'hui mais... Tu as pleuré ?! C'est vrai ?! Ne me fais pas ces yeux. J'étais arrivée au bout de moi-même. Je pensais au concours. J'ai été prise d'une vague de découragement et j'ai ouvert les vannes, voilà tout ! Ne te justifie pas, et encore moins sur ce ton ! Il n'y a pas de honte à pleurer à ce que je sache ! Humm... Cet entraînement intensif ne fait, de toute manière, que commencer. Je vais, comme qui dirait, "en baver des ronds de chapeaux". Tant pis.
Et ce sera tant pis si, le Jour J, je m'écrase sur le sol à l'arrivée de ce fameux 1500. Ce sera tant pis si je suis au bord de l'évanouissement. Je compte bien dépasser mes limites ce jour-là. Comme Eric Liddell...


Victor !!!! Victor !!!!

Bavardages