Mon cher Victor,
J'ai fait hypokhâgne-khâgne. Je l'ignorais ! Mais... Tu ne me demandes pas ce que c'est que cette filière ? Non ! Me prendrais-tu pour un inculte ? Je sais très bien ce que c'est, voyons ! Je peux même te dire qui les a créées ! Peux-tu me le dire, toi ? Eh bien... Tu fais moins ta maligne ! Je suis confuse, Victor... Assez ! Je vais te le dire, moi, ce que c'est que ces classes :
L'origine du nom est mal connue. « Khâgneux » serait une orthographe pseudo-grecque de « cagneux », qui désigne des membres mal formés ou osseux. Napoléon Ier, inspectant une classe préparatoire littéraire, se serait exclamé « Qu'est-ce que c'est que ces cagneux ! » devant la constitution chétive des élèves. Leurs homologues scientifiques étaient plus athlétiques, puisqu'ils se préparaient à des écoles militaires.
Alors, tu es contente, maintenant ? Ne te vexe pas, Victor... Tu sais bien que je n'aime pas quand tu es fâché contre moi ! Bon, bon... Alors, qu'est-ce que tu voulais dire à propos de tes deux années de classe préparatoire ?
Les Prépas... Un mot qui n'échappe pas à son étiquette. Et c'est quoi, cette étiquette ? En schématisant : jeunes intellos boutonneux, coincés, incapables de s'amuser, croulant sous leurs bouquins... Bref : des grosses têtes ! Fichtre... Et ce n'est pas la vérité ? Ce n'est qu'UNE partie de la vérité. J'ai d'ailleurs une anecdote assez drôle à te raconter, qui montre bien combien certains peuvent mépriser les élèves de Prépa. Je t'écoute !
Petite soirée au resto avec ma classe de PE1. A côté de notre tablée, une trentaine de jeunes gens qui rient plus fort que nous, crient plus fort que nous, et qui m'attendrissent. Peut être parce que j'ai entendu les mots "concours", "Prépa étoile" et "colles". Peut être parce que je me sens proche d'eux, tout à coup... J'ai envie de m'approcher et de leur dire tout simplement : "Je comprends que vous ayiez besoin de vous défouler, j'ai fait Prépa moi aussi, je sais ce que c'est...". Evidemment, je reste assise, je les regarde, et je souris, pour moi seule. Et soudain, une collègue de PE1 se penche vers moi :
- Regarde ! C'est des Prépas ! On les reconnaît, les Prépas ! Pff... Qu'est-ce qu'ils sont gamins ! Ils sont peut être super forts en classe mais alors qu'est-ce qu'ils sont immatures ! Et qu'est-ce qu'ils sont moches ! Regarde moi ça... Binoclards, boutonneux... Je les repère à des kilomètres !
Je ne sais pas pourquoi, je me sens hargneuse, tout à coup. J'ai envie de lui rabattre son caquet. De la mettre face à sa bêtise. J'y vais doucement, pourtant... - Tu sais, ils ne sont sans doute pas tous comme ça, il ne faut pas généraliser... - Admets qu'ils ne sont pas gâtés les pauvres ! Ils ne font pas épanouis ! - Ah... Et moi, je fais épanouie ? Elle me regarde. Ne comprend pas. Hésite : - Euh... Quel est le rapport ? - Tu n'as pas repéré que j'avais fait Prépa ? Evidemment, elle s'est excusée. Et plutôt mille fois qu'une.
Que les gens aient des préjugés sur les Prépas, je le conçois tout à fait ! Mais ce qui m'intéresserait, ce serait de savoir quelle est l'atmosphère dans ces classes... S'il est justifié d'affirmer que la pression est à son comble et que les enseignants dévalorisent les élèves ! La première année de Prépa est une douche froide. Une douche froide contradictoire, mais une douche froide quand même. Tous les élèves ont obtenu leurs baccalauréats avec mention, ce qui, aux dires de mon professeur de géographie de l'époque "est le minimum syndical pour l'élite de la nation". Le ton est donné. Réunion de rentrée. Ton pompeux du directeur du lycée de province dans lequel j'ai fraîchement débarqué. Nous ne sommes pourtant pas à Henri IV mais nous incarnons, nous aussi, d'après l'équipe pédagogique "la sélection de la sélection". La première semaine de classe est ponctuée d'interminables discours sur "notre chance d'être ici", sur "nos sacrifices à accomplir", notre "devoir de faire honneur au lycée M. en étant au moins sous-admissible au concours de l'ENS". - Attendez-vous à des baisses de note notables ! Il vous faudra réapprendre tout ce que vous aviez appris ! - Vous êtes la crème des crèmes, que dis-je, la cerise sur le gâteau ! - A partir de maintenant, seul le concours doit compter !
Mes premiers pas dans le monde de la Prépa furent assez pénibles. Impression de condescendance. De supériorité. De flatterie. De mépris des "simples étudiants". Tout ce que je déteste en somme... J'espérais simplicité, modestie, autorité sans autoritarisme, et me voilà propulsée sur une planète où les mots "sacrifice", "compétition", "coups bas" prennent tous leurs sens. Entre ceux qui lisent Proust dans le couloir pour exhiber la qualité de leur esprit, esprit qui, soit dit en passant, ne s'abaisse pas à adresser la parole aux communs des mortels ; et ceux qui, dénués de tous scrupules, demandent conseil et plagient ainsi, très finement, la dissertation de leur camarade, je me sens incapable de rentrer dans le moule. Surtout quand un certain professeur de lettres, connu pour "ses paroles un peu dures" s'indigne devant la qualité de nos copies, "de la pâtée pour chats" selon lui. Ahurie dans un premier temps, je finis par prendre le contre-pied de ce qu'on attend de nous. Au programme : rigolade, auto-dérision, un sens de l'humour qui m'a permis, avec ma bande de copines, de ne pas sombrer, à l'approche du concours, dans les larmes et la dépression, comme ce fut le cas pour certaines personnes de ma classe. On ne peut pas dire que tu nous dépeignes la Prépa d'une manière très positive... C'est tout ce que tu en retiens, de ton année ? Bien sûr que non, j'allais y venir ! J'ai beaucoup appris. Culturellement bien sûr, et surtout personnellement. C'est à dire ? C'est à dire que faire deux années de classe préparatoire remet les pendules à l'heure... A la rentrée, on nous assomme de vérités : - Vous allez apprendre l'humilité. Vous êtes tout fraîchement sortis de Terminale. Vous avez tous obtenu votre baccalauréat avec mention, sans trop vous fouler. Vous vous croyez brillants. Dites-vous qu'il y aura toujours plus brillants que vous ! Toujours ! Si j'ai tiré une leçon de ces deux années, c'est bien celle-ci. Il y a toujours meilleur que soi. Toujours...

Bavardages