Mon cher Victor,
Je suis encore toute retournée. Par quoi ? Par cet article de Laflote. Je l'ai lu également... Il est vrai qu'il est bouleversant. Je m'y suis tant retrouvée ! Je n'ai pas pu laisser de commentaire. Je n'aurais pas trouvé les mots justes... Mais je voulais tout de même, à ma manière, réagir à cet article.
C'était il y a un peu plus d'un an. Après de longs mois clouée sur un lit d'hôpital, ma grand-mère nous a quittés des suites d'un accident vasculaire cérébral. Je revenais d'un cours de grammaire anglaise. J'ai trouvé sept ou huit appels en absence sur mon portable, tous de la part de ma mère. Puis mon téléphone a sonné. Voix blanche de Maman. Mon sang se glace, ma gorge se noue. Oui, ma mamie est morte. Je rentre chez moi dans une sorte de brouillard, sans trop savoir comment. Un pied devant l'autre, machinalement. Je n'ai plus aucune conscience de ce qui m'entoure. Je ne pleure pas. Je suis hébêtée, complètement hébêtée. C'est la voix de ma mère que je retiens surtout. Sa difficulté à prononcer ces trois mots : "Elle est morte.". La mort, à mes yeux, ce n'est pas cesser d'exister. C'est admettre qu'un être cher peut s'en aller. Qu'on ne le reverra plus...
Parfois, je regrette d'avoir assisté à la mise en bière. Quand nous patientions dans le couloir, j'ai entendu le son zippé de la fermeture éclair. J'ai tout imaginé. Je ne connais rien de plus terrible, de plus frontal, de plus réaliste pour caractériser la mort. Je l'ai embrassée sur le front. Elle était glacée. Je ressens encore ce froid glacial contre mes lèvres. Mon père et mon oncle ont soulevé maladroitement ses bras pour placer des photos de famille contre sa poitrine. Ils sont retombés dans un claquement. Rigides. Froids. Nous lui avons caressé les cheveux, délicatement, comme pour ne pas lui faire de mal. Elle semblait plus vieille encore qu'auparavant. Son visage se tordait dans une grimace. Elle avait son gros gilet bleu, celui qu'elle avait tous les dimanches, quand nous passions la voir chez elle. Comme c'était étrange, cet habillement si familier, face à ce corps inhabité...
J'avais énormément de représentations erronées d'un enterrement. Je n'avais jamais perdu un proche. J'imaginais que je m'effondrerais dans l'église. Cela fut effectivement le cas, mais le plus terrible fut l'arrivée du corbillard. Ce corbillard qui contenait le cercueil. Ce cercueil où reposait ma grand-mère. Nous attendions devant l'église. La voiture est arrivée. Elle a fondu sur nous comme une réalité irrémédiable, qu'il ne servait plus à rien de nier. J'ai éclaté en sanglots. On a sorti le cercueil. Pénétré dans l'église. Il faisait très froid. La messe a débuté. L'orgue se lamentait, accentuait le caractère funèbre de cette matinée. Je pleurais sans pouvoir m'arrêter. La main de J. serrait la mienne, sans un mot. On n'entendait que moi dans l'église. Je tentais de me raisonner, de me calmer, mais les larmes se précipitaient, dans des cris de quasi hystérie. J'hoquetais. La morve coulait le long de mon nez. J'étais incontrôlable.
Vint le moment où je dus me lever et lire le texte que j'avais écrit pour elle, la veille au soir. J'y avais mis tout mon coeur. Pas de pathos. Juste mes souvenirs d'enfance... Les éclairs au chocolat, les parties de dominos, le robinet dans la petite cour. La première phrase que je prononçai ne fut qu'une succession de hoquets. Mes yeux embués de larmes m'empêchaient de lire correctement. Je me suis reprise, je ne sais comment. J'ai pensé à elle. A moi. A la petite fille que j'étais. Aux souvenirs merveilleux qu'elle me laissait. J'ai lu mon texte de toute mon âme. J'ai vu ma mère laisser libre cours à sa peine. Elle, si courageuse jusque là, qui avait lu toutes les prières, allumé tous les cierges, assumé toute l'organisation de l'enterrement sans la moindre larme, a éclaté en sanglots. "C'est magnifique, Mirabelle, ce que tu as écrit pour ta grand-mère..." m'a-t-elle dit en sortant de l'église. Quand nous l'avons mise en terre, j'ai jeté mon texte sur le cercueil...
Aujourd'hui, je me plais à penser qu'elle est quelque part. Je me plais à penser qu'elle est près de Dieu, elle qui y croyait tant. Moi, Mirabelle, je ne crois pas en Dieu. Mais pendant la messe, l'idée qu'il y avait quelqu'un pour l'accueillir, pour la recueillir, m'a fait un bien immense. L'idée qu'elle n'était pas seule. Qu'elle avait trouvé la paix. Et qu'elle me regardait, de là-haut, qu'elle m'encourageait à poursuivre mon chemin, elle qui, par manque d'argent, malgré un certificat d'études obtenu brillamment, n'a jamais pu réaliser son rêve : devenir institutrice...


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