Mon cher Victor,
Tandis que j'accompagnais ma petite maman au marché, nous avons croisé un groupe d'enfants, cinq ans maximum, suivis de près par leurs moniteurs. Collant leurs petits nez contre les étalages, ces charmants bambins s'extasiaient sur poulets et lapins (ou s'en effrayaient, traumatisés par la vue de ces pauvres animaux dénudés !), allant même parfois, jusqu'à les confondre ("mais non, enfin, Jordaan, c'est pas du poulet c'est du lapin !"). Certains, dans leur candeur attendrissante, réclamaient même l'achat de cette chair envahie par les mouches. Au moniteur, visiblement exaspéré, d'expliquer que "non, je ne peux pas t'en acheter, je n'ai pas d'argent", avant de hausser le ton : "Kevin, je te dis non ! Tu demanderas à Papa qu'il t'en achète un" ! A la marchande de pommes de froncer les sourcils, se retenant, visiblement, d'incendier ces gamins aux doigts crasseux (elle en avait vu un se mettre les doigts dans le nez !) tripotant ses produits malgré les mises en garde de leurs animatrices, deux pauvres jeunettes apparemment dépassées par les évènements. Dieu ait pitié d'elles... Je perdrais la tête, moi, avec tous ces enfants ! Rassure-toi, Victor, être animateur peut être extrêmement enrichissant ! Qu'en sais-tu, toi, d'abord ?
Il y a quelques années déjà, j'ai obtenu mon BAFA. BAFA ? Brevet d'Aptitude à la Fonction d'Animateur. Et pour mon stage pratique (je précise à ton intention, Victor, que ce "stage pratique" était ma première expérience d'animation, étape nécessaire à l'obtention de ce diplôme), je me battais contre une extinction de voix, raillée par des garnements de huit ou neuf ans, des petits durs provoquant la jeune stagiaire d'un mètre cinquante-huit que j'étais à l'époque. Tu as grandi depuis ? Malheureusement non, mais je dois dire que cela m'aurait arrangée : cela m'aurait sans doute évité des remarques du genre : "Ehh, Steven, regaarde ! Je suis plus grand que la mono !". Ma pauvre Mirabelle... Bref, passons. Mon stage pratique ne fut donc pas une partie de plaisir, et je t'épargne, Victor, ainsi qu'à mes lecteurs, les détails de ce mois d'animation, ponctués de larmes et de découragement.
Je n'ai pas travaillé cet été, Victor. Je n'ai pas fait partie d'une équipe d'animation. Habituée, depuis deux ans, au groupe des petits (les trois-quatre ans, dans une MJC de ma petite ville...), tu peux donc imaginer combien mon coeur s'est serré à la vue de cette joyeuse ribambelle de petiots. Je regardais les animateurs, tour à tour protecteurs ou menaçants, et je me disais, avec une pointe de regrets, que j'aurais pu être à leur place. Et j'ai réalisé que les enfants me manquaient. Je me revis, l'été dernier, tenant dans mes bras la petite Charline, traumatisée par la perte de sa suce, ou souriant aux compliments du petit Théo, qui me trouvait, disait-il, "trop bêêêêêlle". M'est avis, ceci dit, qu'il aurait eu besoin de lunettes... Je me disais aussi que tu ferais une remarque de ce type ! Mirabelle, tu es incorrigible ! Je les revis pendant le repas du midi, guettant ma reconnaissance : "Regarde Mirabelle, j'ai tout bien fini mon assiette !". A moi de sourire et de les féliciter, surtout quand, moi-même, je peinais à terminer ma ration de salsifis. Hihihi... Ne ris pas, Victor, je déteste ça !
Oui, les enfants me manquent, Victor. Je n'aurais plus, avec eux, dans le cadre de mon métier, le même rapport. Interdiction de faire tout un tas de câlins, à moins que je ne sois affectée dans une classe de maternelle. Interdiction de faire des blagues à la cantonnade, je suis maîtresse, maintenant, je représente le savoir, on ne plaisante pas avec ça ! Constater combien Martin a grandi, en l'espace d'un an, ou admirer Margot, sa soeur jumelle, qui ne zozote plus ! Pourtant, j'ai toujours su, quand je travaillais sur des centres, que j'étais plus faite pour l'enseignement que pour l'animation. Soucieuse de réflexions pédagogiques alors que ces chers bambins ne demandaient qu'à aller s'amuser, je saisissais n'importe quelle occasion pour faire d'une activité un objet d'apprentissage, alors que si on avance le terme "centre de loisirs", ce n'est certainement pas pour rien... Tu cherchais à bien faire, à éveiller ces enfants au plaisir de la connaissance ! Je le faisais plus ou moins consciemment.
Ce que je sais, désormais, c'est que je donnerais beaucoup pour revoir "mes petits" comme je les appelais, Lyssandre, Thibaut, Iris et les autres. J'aurais aimé les voir grandir. M'émerveiller de la vie, cette vie qui les transforme. Les voir colorier sans dépasser, d'un air fier, alors qu'il y a un an, ils haussaient les épaules devant mes recommandations. Les voir lancer la balle avec assurance, alors que trois-cent soixante-cinq jours plus tôt, elle leur glissait des mains. Oui, vraiment, j'aurais aimé avoir face à moi les preuves de la vie, cette évolution inébranlable et inéluctable. Donner un sens concret au verbe "grandir".
Si j'ai choisi de te parler de tout ça, Victor, ce n'est pas seulement parce que les enfants me manquent, non. C'est aussi et surtout parce que je pense régulièrement à eux, qu'il me semble avoir grandi en même temps qu'eux, avoir appris grâce à eux. On s'attache à ces petits visages ridés par le pli du drap après la sieste. A ces regards ensommeillés, au bord des larmes, quand, au réveil, ils réalisent que Maman n'est pas près d'eux pour les câliner. Je me suis attachés à ces menottes, qui apprennent peu à peu à lacer leurs chaussures, qui racontent leurs vacances chez Papy et Mamie "dans la caravane" et s'extasient à l'idée que vous soyez adulte, alors que vous, jeune fille de dix-huit ans à peine, vous vous considérez en pleine adolescence. Au fond, je me dis que nous avons tous grandi. J'ai pris de l'assurance face à un groupe, grâce à ces enfants. Et moi, je les ai aidés à se "sociabiliser", opération délicate quand on est un petit bonhomme de trois ans.
En rentrant du marché, j'ai regardé des photos de mon dernier centre, silencieusement, un sourire aux lèvres. Et j'ai pensé à eux. A nos jours heureux...

Bavardages