Mon cher Victor,
C'est fou comme la moindre petite chose peut être source de réflexion. Tu trouves ? Oui. Dimanche, après-midi Monopoly avec mon mystérieux inconnu. Je suppose que cela ne vaut pas la peine que je t'interroge sur son identité ? Tu supposes bien... Magnifique. Bon... Et alors, ce Monopoly ?
Mon mystérieux inconnu et moi-même avons pris un plaisir jubilatoire à faire une partie de ce jeu de société connu à travers le monde. Avec le talent qui me caractérise, je l'ai battu à plates coutures, disposant, sur mon compte en banque de la modique somme de 478 100 F ! Rien que ça ?! Eh oui ! Et ton mystérieux inconnu ? Il a abandonné : cela suffit à montrer l'état de ses finances ! Il faut dire que j'étais propriétaire de la rue de la Paix et de l'Avenue des Champs-Elysées, un hôtel implanté sur chacune d'elle ! Alors évidemment, cela fait mal quand on y passe ! Humm... Et sur quoi souhaitais-tu porter ta réflexion d'aujourd'hui ?
Ce jeu a éveillé chez nous la satisfaction bourgeoise du portefeuille bien garni. La joie de posséder et d'acheter sans compter. La vue des billets bien alignés à côté de moi, le long du plateau de jeu, me remplissait d'une sérénité que tu n'imagines pas, mon Victor ! Je comptais et recomptais mes billets. Je cédais à un état d'excitation hors du commun lorsqu'il s'agissait de faire banquer mon adversaire : "Ah... 1200 F, s'il-vous-plaît, Monsieur !". Euphorique en remportant le pactol (merci à la case "Parc gratuit" !), je songeais rêveusement à combien il devait être agréable de gagner au Loto... En gros, tu es devenue riche et dépensière le temps d'une partie ! Tout à fait ! Je crois que c'est là tout le succès de ce jeu de société... Le Monopoly nous amène habilement à nous identifier à ces propriétaires plein aux as, à ces hommes et ces femmes, lunettes de soleil sur le nez, habillés comme des princes, faisant chauffer la carte bleue dans toutes les boutiques chics de Paris. Nous nous métamorphons en ces individus à l'abri du besoin le temps de quelques heures, jubilant les jours de paye, nous frottant les mains face aux billets qui s'accumulent ou à l'achat de trois maisons.
Je n'ai jamais joué à ce jeu, mais j'imagine que ses concepteurs sont des petits malins. Offrir aux joueurs la possibilité de concevoir un monde dont il ne faut pas partie, tout en les ramenant à la réalité quand il le faut (j'ai entendu parler de certaines cases où il s'agit de payer des taxes, arrête-moi si je me trompe, Mirabelle !), c'est un coup de maître ! Et cela permet surtout d'inscrire ce jeu dans un mouvement d'enthousiasme perpétuel ! La plupart des gens ne pourront jamais prétendre se remplir les poches, ce qui fait tout l'intérêt et tout le charme d'un tel jeu de société... Aux participants de rêver et de ressentir, bien que ce ne soit qu'une illusion, le sentiment de la réussite sociale et financière que tout à chacun rêve d'atteindre, en secret ou au grand jour ! Tu dois avoir raison, comme toujours, Victor... Et chacun doit, comme moi, en rangeant pions, plateaux de jeu et billet, soupirer et songer, avec une grimace dépitée : "Ahhh ! Si j'étais riche !"...

Bavardages