Mon cher Victor,
J'essaie de ne pas penser à l'avenir, Victor. De passer les jours les uns après les autres. Pas envie de planifier. Je veux juster regarder droit devant, ne plus me retourner, et ne penser qu'à
mon métier, le fil conducteur de mon existence, mon équilibre. Je veux juste avancer, comme un automate, sans me poser de questions, sans doutes, sans craintes, sans regrets, sans remords. Rien
du tout. Je veux juste bosser tout ce week-end, préparer ma semaine et m'écrouler dans mon lit, assomée par la fatigue. Je veux juste être crevée pour ne pas pouvoir penser à autre chose. Je veux
juste penser à moi. A moi. A moi et à mon métier. Oublier. Tout oublier.
J'aimerais faire table raze de ma mémoire sale. Que plus rien ne soit triste, que plus rien ne soit grave. Oublier qui j'étais, mes faiblesses, mes douleurs. En fait, j'aimerais ne pas me
connaître moi-même. Et me découvrir, nouvelle personne, nouvelle façon de penser. Ne plus avoir mal. Ne plus rien ressentir que le sentiment neuf d'être quelqu'un d'autre. Non. Pas quelqu'un
d'autre, car "être quelqu'un d'autre", c'est déjà comparer ce "quelqu'un d'autre" avec "celle d'avant", et ça, je ne veux pas. Je ne veux même pas de cette idée de "celle d'avant". Je veux tout
recommencer. Me pardonner. Faire peau neuve. Je ne l'ai jamais autant souhaité.
J'aimerais figer le temps. J'aimerais ne pas devenir adulte. Parce que ça me terrifie. Et que je n'ai plus choix. Et que je ne m'en sens pas capable. Parce que je me sens seule et que je ne sais
comment vaincre cette solitude. J'aimerais figer le temps. Me fondre en lui et ne plus exister. J'aimerais ne pas me réveiller le matin avec cette sensation d'impuissance, cet instant fugace où
je me dis que je n'y peux rien. Que je ne peux rien à rien. J'aimerais faire un saut dans le temps. Six mois. Rien que pour quitter cet état désagréable de cette vie qui ne décolle pas. Ne plus
avoir envie d'aboyer sur tout le monde, ni de me recroqueviller sur moi-même. Vaincre ma culpabilité. Et me laisser une chance.
Je sais ce que je vais faire aujourd'hui. Et puis demain. Et puis après-demain. Et puis le jour suivant. Ce sera toujours la même chose. Je vais bosser, bosser, bosser. Sinon, je m'écroulerai. Ca
ne m'enchante pas, ce scénario qui se répète, en boucle, encore, toujours. Mais je ne peux pas faire autrement. Sinon je m'écroule.
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publié dans :
Mirabelle, maîtresse T1
par Mirabelle
Dimanche 2 septembre 2007
Mon cher Victor,

Profite bien de cette conversation, c'est l'une des dernières ! Que dis-tu ?! Enfin... La dernière avant un bon moment, disons ! Explique-toi, explique-toi ! Je pars ce soir à L., où je vais effectuer ma deuxième pré-rentrée pour la première semaine d'école. Tu ne m'as pas beaucoup parlé de la première... J'ai été débordée, excuse-moi. Je peux juste te dire que cette semaine s'annonce pleine de rebondissements
puisque la classe m'a été présentée comme "très dure". Je préfère savoir à quoi m'attendre. Bref. Je pars donc ce soir pour ne rentrer que mardi soir. Puis je repartirai sans doute mercredi
soir, pour revenir jeudi soir. Et puis ensuite vendredi matin pour revenir jeudi midi. Ouh la la... Tout un programme ! Mais tu as un pied-à-terre dans cette ville
? Oui. Une amie d'IUFM, originaire de là-bas, a proposé de m'héberger et j'ai accepté. Très bien, très bien... Il est vrai que c'est plus pratique
pour toi...
J'imagine que je te verrai encore moins par la suite... Quand tu sauras ton poste, tu chercheras un appartement, tu prépareras ta classe et là... Adieu le vieux
Victor ! Je n'aurais pas dit les choses en ces termes... Ce qui est certain, en revanche, c'est qu'il se peut que je ne vienne pas discuter avec toi pendant une certaine
période. D'autant plus qu'une fois installée chez moi (en espérant que je trouve vite, ce qui n'est pas gagné...), il te faudra attendre que j'obtienne une connexion internet pour que je puisse
venir bavarder à notre table.
En somme, la conversation d'aujourd'hui te sert à préparer le terrain ! En quelque sorte, oui. Je sais que tu as le
coeur fragile et je ne voulais pas te laisser ainsi, sans nouvelles, à te faire du mauvais sang. C'est bien aimable de ta part... Essaie tout de même de passer
mercredi prochain pour me raconter tes impressions sur ta première rentrée, même si tu n'auras ta Grande Section qu'une semaine ! J'essaierai mais je ne garantis rien ! Bon. Je
dois y aller, Victor. Le devoir m'appelle, comme on dit. Mais tu n'as pas bu ton thé !
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Mystérieuse blogosphère
par Mirabelle
Mercredi 5 septembre 2007
Mon cher Victor,

Où en étions-nous hier ? Tu avais interrompu notre conversation juste au moment où les parents quittaient la
classe... Ah oui, c'est ça ! Bien. Les parents s'en vont donc et je frappe dans mes mains pour attirer l'attention des gosses : c'est l'heure du rangement
! Et crois-moi, c'est pas du luxe... Je risquais un accident du travail en glissant sur une tomate en plastique ou une petite voiture ! Heureusement, il n'en fut rien. Enfin... Tu
verras que la journée réservait, de toute façon, son lot de surprises, de frayeurs et de frissons... Et de gloire ! De gloire ?! Eh eh... Tu vas
comprendre, tu vas comprendre...
Regroupement. On se présente. J'explique que je ne serai leur maîtresse que pour une semaine. Rappel de ce qu'est une semaine. Comptage des jours. Identification de la date et du mois.
Ca commence bien : certains sont persuadés d'être en décembre, "le mois du Père Noël" ! Ca ne m'étonne guère : sur le temps d'accueil, beaucoup d'élèves s'étaient mis en tête de dessiner
des sapins... Va savoir pourquoi... Bref. Nous évoquons ensuite la météo, comptons ensemble le nombre d'élèves présents ; rien de bien original, donc, pour des rituels de Maternelle.
Petit moment de langage ensuite, à propos de, devine quoi... Les vacances d'été ! Tout juste ! Alors que Loana se lance dans la description
de l'eau bleue de "chez sa mamie", on frappe à la porte. C'est un monsieur d'un certain âge, l'air avenant, bien endimmanché. Derrière lui, un photographe. Un vrai de vrai ? Un vrai de vrai.
Toute impressionnée que je suis (je m'imagine, bien évidemment, qu'il s'agit de l'Inspecteur de la circonscription, venu faire le tour des classes pour cette nouvelle rentrée
scolaire...), j'entends les mots "maire" et "votre première année". J'acquiesce quand il faut, souris quand il faut, serre la main quand il faut. Et le photographe, lui,
prend son cliché quand il faut aussi, c'est à dire au moment de la poignée de main ! C'était un journaliste, sans aucun doute... Oui. Tu vas être
dans le journal, alors ! Je ne sais pas trop. J'imagine qu'il y a eu une photo de faite dans chaque classe... Oui mais toi, tu incarnes la nouvelle génération
! Il paraît, il paraît... En tous cas, ma grand-mère aurait été très très fière ! Bref. Monsieur le Maire quitte la classe après avoir été fort admiratif de ces "enfants si
sages" (il tombait pile dans la demie-heure idyllique...) et moi, je retourne sur ma petite chaise, comme dans du coton. La première partie de matinée se déroule bien. Les ateliers
fonctionnent bien et l'assistante d'éducation, qui vient voir si je n'ai pas besoin de quelque chose, trouve les enfants très calmes. Je suis ravie. Pas pour
longtemps ? Pas pour très longtemps...
C'est après la récréation que cela se gâte. Les enfants ont pris confiance et se sentent, disons... Très à l'aise ! Ah oui... Pour reprendre ton mot, ils... Prennent
leurs aises ! Voooilà ! Je t'épargnerai les détails. Sache juste une chose : je n'avais jamais travaillé dans une école classée ZEP. On dit que les enfants y sont plus
durs qu'ailleurs. Dans le cas de mon poste provisoire, c'est largement justifié. J'ai dû affronter ce qui, déjà, en classe ordinaire, n'est pas évident d'arborer pour obtenir des
résultats : l'Autorité. Sans donner de noms, sans citer d'enfants, il est clair, à mes yeux, que la contrariété peut devenir, pour certains élèves, une source de blocage. Plus envie de rien
faire. Ils partent bouder dans un coin. Ou pire : c'est la crise de nerfs. C'est très difficile à gérer. Parce qu'ils n'écoutent plus. Plus du tout. Que cela déraper en violence. Et que, bien
souvent, ils entraînent la classe dans cette spirale néfaste qu'est comment-bousiller-la-première-rentrée-de-la-maîtresse-en-moins-de-deux. Ne leur en veux
pas, à ces petiots, Mirabelle... Ils ne le font certainement pas exprès ! Ah mais je ne leur en veux pas ! Qu'il n'y ait pas de malentendus ! Quant à savoir s'ils le font exprès
ou non... Je ne pose pas le problème en ces termes... Il faut voir aussi les habitudes de ces enfants à la maison, leur cadre de vie... Et tu peux bien te douter, si c'est classé ZEP, que...
Oui, je vois, je vois... Ce n'est pas un milieu très favorisé...
La séance de motricité, par exemple, a été compliquée. Alors que mes Petits du lundi, en fin d'année, me gratifiaient d'une superbe ronde, ces "MS sortants" peinent à se donner les mains et,
quand toutes les mimines sont liées les unes aux autres, tirent, poussent, s'entraînent pour se faire tomber. C'était visiblement très drôle pour eux, cela l'était beaucoup moins
pour moi comme tu peux t'en douter. J'ai donc pris la décision de faire se rasseoir tout le monde et n'ai pu obtenir qu'un calme très très relatif. C'est ce moment qu'a choisi
Monsieur l'Inspecteur de la Circonscription pour faire son apparition dans la salle. J'ai bien évidemment regretté instantanément qu'il ne soit pas venu pour le regroupement ce matin.
J'aurais préféré qu'il inverse sa visite avec celle de Monsieur le Maire mais ainsi va la vie. Bref. Je me présente. Il note sur un calepin l'effectif de la classe et finit par me dire qu'il
n'est autre que l'Inspecteur de la Circonscription, comme j'ai dû le deviner. Certes. Puis il me demande dans quelles écoles j'ai enseigné durant mes stages. Mon cerveau chauffe, chauffe,
chauffe. J'ai plus envie de garder un oeil sur les enfants qui gesticulent sur les bancs, et très honnêtement, je dois faire un effort surhumain dans le brouillard de mes souvenirs. Cet
Inspecteur est pourtant très gentil et me souhaite une bonne journée. Il s'en va. Et voilà : C'était la première fois que je voyais un Inspecteur ! Il faut une
première fois à tout !
La matinée file à une vitesse monumentale. Et déjà il est 11 h 45 : les parents se présentent à la porte pour récupérer leur progéniture. La classe se vide petit à petit. Il faut se
souvenir non seulement des prénoms des élèves (et j'ai la fierté de t'annoncer que je les ai tous enregistrés !) mais aussi associer le visage de chaque parent à celui de son enfant, ce qui est
moins évident. A 12 h, il n'y a plus personne. Je souffle à peine, attrape mon teléphone, manteau et portefeuille et je m'en vais attendre mon bus pour descendre en ville et manger avec mon amie
S., qui, affectée dans un bourg non loin d'ici, n'a pas de classe en charge et aide à la direction.
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publié dans :
Mirabelle, maîtresse T1
par Mirabelle
Bavardages