Vendredi 8 septembre 2006
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Mon cher Victor,
Suite à cet article sur la rentrée des classes, je souhaitais parler avec toi d'un point particulier, qui me taquine sérieusement les méninges. C'est joliment dit ! Tu trouves ?Oui. Merci ! De quoi voulais-tu me parler ? De l'égalité des chances. Ah. Pourquoi souris-tu ? Parce que c'est un de tes sujets favoris, c'est manifeste ! Certes. Cependant... Cependant ?
Cependant, aujourd'hui, je ne te servirai pas de grands discours enflammés et idéalistes, ni de phrases compliquées et enthousiastes quant à l'avenir de l'Education. Ah... En PE1, nos formateurs nous ont beaucoup parlé de situations-problèmes. Situations-problèmes ? Il s'agit de mettre l'élève face à un obstacle, c'est à dire le faire réfléchir sur des éléments apparamment contradictoires, auxquels il devra chercher une solution. Et ? Et, lors de ma deuxième journée à l'école J.M, il m'a semblé que l'ensemble des enseignants et moi-même, étions face à une situation-problème. Prenons un cas concret.
Une petite fille. Que j'appelerais Anaïs. Anaïs, en CE2 dans la classe de Madame B., suce son pouce en classe. Anaïs manque de concentration. Ne paraît pas faire preuve de beaucoup d'intérêt pour l'école. Anaïs n'a pas une écriture lisible, et éprouve beaucoup de difficultés à copier quelques lignes sans fautes, et sans raturer. Anaïs ne maîtrise pas les principaux constituants de la phrase, n'accorde pas noms et adjectifs, conjugue laborieusement des verbes courants dans les temps simples. Anaïs n'est pas soigneuse et ne sait pas couper les mots. Anaïs ne met ni majuscule ni point à ses phrases, ce qui fait que finalement, on peine, justement, à distinguer ces fameuses phrases. Anaïs recherche ma présence et mes câlins et copie sans arrêt sur sa voisine. Anaïs est adorable, mais pas du tout autonome.
Un petit garçon. Que j'appelerais Pierre. Pierre, en CE2, dans la classe de Madame B. Pierre écrit bien, rapidement, et sait orthographier, seul, des mots difficiles. Par exemple, lors d'un exercice de production écrite, Pierre m'appelle : "Comment on écrit "tee-shirt" ?" me demande-t-il. J'examine son cahier. Il a fait quelques fautes mais je sens chez lui de réelles facilités. Alors je lui conseille de l'écrire "comme il pense que ça s'écrit". Après un instant de réflexion (joliment accompagné d'une moue dubitative), son stylo trace le mot suivant : "tee-short". Je ne suis guère étonnée par ce "o" (combien de personnes disent "tee-short" au lieu de "tee-shirt" ?) mais demeure béate face à ce "tee", orthographié correctement alors qu'il s'agit d'un mot anglais.
Qu'est-ce que tu cherches à me dire, Mirabelle ? Je suis sûre que tu peux trouver tout seul, Victor. A mon avis, tu t'interroges sur l'hétérogénéité des classes. Tout à fait. Cette classe de CE2 à J.M est donc très hétérogène ? Non. En fait, c'est même le contraire. Le niveau est plutôt bon. J'ai pu consulter les livrets d'évaluation CE1, ainsi que les suivis de cycle. Certains sont excellents et la plupart sont de bons élèves. Vraiment. Ca m'a d'ailleurs épatée. Eh bien alors ? Alors, en pensant au fossé qui sépare Pierre et Anaïs, je me dis qu'il doit être difficile de jongler avec les niveaux des uns et des autres, surtout quand les élèves en difficulté sont plus nombreux que dans cette classe de CE2. Comment remédier à de telles disparités ? C'est ça, la situation-problèmes des enseignants. J'ose à peine m'imaginer : moi, Mirabelle, jeune enseignante T1, désamparée... On nous bourre le crâne, à l'IUFM, avec la "différenciation", mais est-elle réellement réalisable ? Ce qu'on nous enseigne est-il compatible avec la réalité du terrain ? Combien de jeunes professeurs des écoles, fraîchement sortis de l'IUFM, dénoncent ce manque de connexion entre théorie et pratique ? L'Egalité des Chances, c'est bien, c'est une bien belle idée, mais une idée encore très utopique.
Différencier prend du temps. Et derrière, il y a les Programmes, la pression des parents, celle de la société, les jugements, les attentes. Il faudrait pouvoir travailler sans prendre le train. Reprendre à la base. Ne pas hésiter à faire un point sur des notions de Cycle 2 si celles-ci ne sont pas assimilées, même si on a un CM1-CM2. Quand je lis un post comme celui d'Eddie, j'en suis découragée d'avance et je me dis qu'on ne peut pas faire de miracle sans qu'on nous donne un petit coup de pouce. Sans considération. Sans respect. Sans moyens. Parce que l'Education n'a pas de sens sans la société. Et que cette "Egalité des Chances", justement, il faudrait aussi l'appliquer à nous, les enseignants, qui ne sommes pas tous logés à la même enseigne...
Ben dis donc... Vous lire (toi et eddie) ça rassure pas. Mais alors pas du tout. Je vais finir par me poser des questions sur ce que j'ai vraiment envie de faire parce que je ne voudrais pas me retrouver un jour à pondre une note de ce genre parce que désemparée... :-/
La vie n'étant pas égale et ne donnant pas à tous les mêmes chances quoiqu'on veuille bien en dire, pourquoi pas des classes de niveau ? Un CM1 bon avec un niveau CM1-CM2 et un CM1 moins bon avec un niveau CE2-CM1.
Ca permettrait aux bons d'avancer plus vite et de ne pas perdre leur temps, et aux moins bons de revenir sur les notions non acquises.
Je sais, je sais, c'est politiquement incorrect en France cette différentiation. Chez nous, on n'aime pas les bons, on ne veut que des moyens bien dans le moule et du coup, on se culpabilise sur les moins bons.
Mais il faut se rendre à l'évidence : on ne fera jamais une Porsche avec des pièces mécaniques de Lada. C'est comme ça.
Cédric, des idées sur tout et surtout des idées.
Bonjour, je prépare cette année le concours, et depuis quelques temps je me promène sur ton blog, auquel on s'attache vite. Bien sûr je me posais déjà des questions sur l'éducation nationale, mais le fait de rentrer dans la préparation, donc de se faire des idées plus précises, y contribue.
Après je ne pense pas que ça remette en cause une vocation : la théorie nous vient d'en haut, et bien sûr c'est insupportable quand on est confronté à des réalités particulièrement difficiles, mais la liberté pédagogique des profs est encore reconnue à ce jour, même si elle évolue dans un cadre.
Pour répondre à Cédric, a priori au contraire, les plus faibles profitent de la présence des bons pour progresser, et les bons, puisqu'ils ont déjà acquis une certaine autonomie, peuvent toujours être occupés par des lectures, des exercices supplémentaires. La solution serait plutôt d'avoir des effectifs plus légers, pour que les profs aient le temps pour cette fameuse pédagogie différenciée...
Bienvenue chez nous, Laura ! :D Bienvenue mademoiselle !
D'abord, je suis profondément d'accord avec toi sur une chose : la réalité du terrain ne remet pas en cause ma vocation. Au contraire, elle la renforce ! Parce que les élèves cessent d'être des sujets abstraits, qu'on apprend à les connaître pendant les stages, à deviner leur logique, à les cerner au niveau du caractère. J'ai passé beaucoup de temps à les observer à l'école J.M et j'en ai parlé avec mon IMF. Nous nous sommes fait la réflexion qu'on peut déjà déceler les difficultés de chacun, ses facilités, son rapport à l'autorité, son rapport au travail. Tout ça est profondément enrichissant et très formateur.
"la liberté pédagogique des profs est encore reconnue à ce jour, même si elle évolue dans un cadre." : heureusement oui, elle est toujours de ce monde ! Même si depuis quelques années, certains parents tendent à l'entraver, en jugeant les méthodes de travail de l'enseignant. C'est alors à celui-ci, justement, de remettre les choses dans leur cadre.
PS : Très bon courage pour la préparation du concours ! Je sais combien il est difficile et combien cette année est éprouvante ! Comment prépares-tu le concours, Laura ? Tu es en PE1 ?
http://nissa2008.canalblog.com/archives/2006/09/10/2621059.html
Il y a là de l'expérience.
Par rapport à un post précédant, le projet éducatif des enseignants n'est pas de mettre tous les élèves au même niveau, ce qui est un mythe étrange et qui perdure dans les inconscients. Cela reviendrait à ralentir les bons pour niveler par le bas. Au contraire, il faut tirer tous les élèves vers le haut. Paradoxalement, quand tout le monde trouve son compte dans une classe qui fonctionne, les écarts se creusent. Le devoir des enseignants est de veiller à l'égalité des chances et il ne faut confondre cela avec l'égalité des facultés qui n'existe pas, pour différentes raisons. Pour les élèves en phase de noyade, principe de réalité en vigueur : bilan précis des compétences et discussion avec les parents pour proposer un travail adapté, n'oubliant jamais le fait que l'échec de leur enfant est le leur. C'est bien, Mirabelle, d'être lucide. C'est la base de la pédagogie. Enseigner, c'est s'adapter aux conditions du jour et devenir un guide spirituel pour les âmes en perdition, plutôt qu'un photocopieur de fiches. Il faut s'inscrire dans une démarche historique qui vise à l'humanisme. Des grandes idées, mais des choses simples à réaliser. Le commentaire de Laura dit tout le reste !
En, ce qui concerne, le formalisme et la terminologie pédagogolienne s en vigueur, je la rapproche de l'enseignement scholastique du MA, : vide de sens !
En effet Mirabelle c'est une situation-problème, comme beaucoup de situations dans le monde professionnel d'ailleurs...
Nico - ... euh, non, rien en fait.
Lorsque j'étais en CE2, j'ai une institutrice fantastique. Elle avait établi un planning de travail pour la semaine, chacun savait ce qu'il avait à faire, nous choisissions des fiches en fonction de notre vitesse d'apprentissage, tout en ayant un objectif à atteindre ensemble.
Pendant la semaine, chacun travaillait à son rythme. Il y avait bien sûr des temps d'apprentissage en commun, mais nous étions autonomes pour la gestion des exercices à côté.
Quand on travaillait vite comme je le faisais, ça avait l'avantage qu'on ne s'ennuyait pas. On avait le droit, une fois la fiche de la semaine terminée, d'utiliser la bibliothèque ou de faire des travaux manuels, et cela permettait aussi à l'institutrice de s'occuper plus spécifiquement des élèves plus en difficulté et nécessitant un encadrement plus important.
De cette année là, plus jamais mes parents ne se sont occupés de mes devoirs car j'avais appris à gérer mon temps. Je la remercie mille fois, jamais je ne me suis ennuyée...
Hélàs, sa méthode atypique dans mon école lui a valu une mutation dès l'année suivante...
Bon bah moi je viens mettre mon "ti" grain de sel.
Ce que tu dis là est exact Mirabelle mais je pense qu'il ne faut pas non plus tout demander et exiger aux enseignant(e)s ou tout attendre de l'école. Je pense que les parents ont aussi un rôle à jouer.
Je me suis investie dans la scolarité de mes enfants et ai pris la peine de les suivre "de près". Dès lors où j'ai vu que mon fils rencontrait les mêmes problèmes que ta petite Anaïs (sauf que lui était en cp), j'ai pris un rendez-vous au cmpp de ma ville et ai demandé de l'aide. Mon fils suit donc une psycothérapie et une psycopédagogie, il est actuellement en CM2 et tout se passe bien. De l'autre côté, ma fille qui bénéficie autant d'attention de ma part ne rencontre elle aucun problème. Chaque enfant est différent c'est à nous aussi parent(s) de les épauler, les aider pour que leur chemin soit dans les meilleures conditions possibles.
Et bien avec toute l'organisation que ca comportait l'expérience n'a duré qu'un an : les instits trouvaient cela tres bien, mais les parents des "mauvais" n'ont pas appréciés du tout (perso je n'ai aucun souvenir que les eleves étaient particulierement gênés)
Je compatis à tous ces problèmes que tu rencontres, liés à l'éducation (en grande partie) et à notre société. Courage!
Amités de Sifranc