Mon cher Victor,
Alors, ce CE1 ? Tu as mis des projets en place ? Organisé ton année ? Hem... Eh ben quoi ? Qu'est-ce
que j'ai dit ? Je n'ai plus mon CE1, Victor. Quoi ? C'est fini. Mais... Comment cela se
fait ? La classe a fermé. Oh mon dieu ! Que c'est injuste ! Que c'est mal fait ! Que c'est triste ! Je ne te le fais pas
dire. Décidemment, ma pauvre Mirabelle, tu n'as pas de chance en ce moment ! Il faut relativiser : j'ai encore deux jambes, deux bras, un
corps normalement constitué et un cerveau qui fonctionne plutôt bien... C'est ce qui compte ! Tu te retrouves où, du coup ?
Je suis affectée depuis jeudi matin dans un IME, et ce jusqu'à décembre au moins. Un IME ? Institut Médico-Educatif.
C'est pour travailler avec des enfants... ? Tu peux dire le mot, Victor, il n'est pas tabou : c'est pour travailler avec des enfants
handicapés. Aie... Et... Ca va, toi ? Si on veut. Je ne sais pas. Je ne sais plus grand chose en ce moment. Je suis comme
branchée sur "pilote automatique". Comment sont tes élèves ? Ils sont neuf, entre treize et seize ans. Ils sont adorables, mais...
Mais ?
Mais je ne vais pas te jouer la comédie : c'est dur. Samantha a quinze ans et en paraît trois. Elle ne communique que par mots clés, ne sait pas dessiner un bonhomme et ne compte pas au-delà
de quatre. Pablo est autiste et pousse des cris stridents pendant la classe. Je ne comprends pas Carla quand elle me parle. Camille fait trois tête de plus que moi et me regarde avec le regard
doux d'un enfant de MS. C'est sans parler des autres. Je les aime déjà, tous. Mais c'est éprouvant, émotionnellement parlant, de les aimer. Je ne fais plus le même métier.
Je ne travaille pas dans une école. C'est un IME. Je suis épaulée et soutenue par les éducateurs, tout est ouvert, tout le temps. C'est un lieu de vie. C'est presque un monde à part.
C'est un monde à part.
C'est la chose la plus difficile qu'il m'ait été donné de faire. Sans conteste. Je ne sais pas si je tiendrai, mais pour l'instant, je n'ai pas craqué. A peine fléchi. Quand je
quitte l'Institut, que je retrouve ma petite Twingo, mon appartement douillet et mon chat hurlant de faim, je suis encore dans l'autre monde, je me dis que tout ça, ma vie confortable, ce n'est
pas réel. Je suis dans une quatrième dimension. J'y suis toujours. Tout le temps. Ma réalité d'aujourd'hui n'est plus celle d'il y a une semaine. Je vis, je parle, je ris,
mais je me sens si différente. Ces gamins sont là, dans ma tête. Je pense à eux en me levant, je pense à eux en m'endormant, je pense à eux sans cesse. Je ne vais ni bien ni
mal. Je vais. C'est tout.
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Par Mirabelle
Dimanche 21 septembre 2008
Mon cher Victor,
Comme tu le sais, je travaille avec des adolescents handicapés. Oui, je sais... Ca va toujours ? De
mieux en mieux. Une vraie relation s'établit entre nous, et j'en suis ravie. Je m'adapte plutôt bien (sans vouloir me lancer de fleurs), et mes rapports avec les éducateurs sont plutôt
bons. Halleluia !!! Je savais qu'il t'en restait sous le pied ! Pas d'affolement, pas d'affolement ! Ce n'est pas évident tous les jours, d'autant
moins qu'il existe un profond décalage entre le niveau scolaire de ces jeunes et leurs préoccupations quotidiennes. C'est à dire ? Eh bien... C'est à
dire qu'ils restent des adolescents, et que je dois y faire attention. Là, tu en as trop dit ou pas assez ! Bon. Je vais t'expliquer.
C'était il y a deux ou trois jours, alors que j'étais tranquillement en train de travailler dans ma classe, portes fermées. L'IME ne dispose pas de cour de récréation (si, si, je t'assure, c'est
une aberration mais c'est la réalité !) et pendant la pause du midi, tandis que les éducateurs terminent de boire leurs cafés, les ados déambulent librement dans les couloirs. C'est ainsi que,
tous les midis, j'entends leurs petites conversations, entre autres leurs histoires de qui-sort-avec-qui. J'ai plusieurs fois entendu l'expression "la maîtresse" puis des messes basses.
Sans doute souhaitaient-il rester discrets, te sachant dans la pièce à côté. ? Sans doute. Enfin, je me suis demandée s'ils m'intégraient dans leurs
potins amoureux, ce qui m'a donné quelques craintes. Humm... Craintes confirmées un après-midi, alors que Camille me regardait par en-dessous en
rougissant comme une tomate.
- Que se passe-t-il, Camille ? Tu as quelque chose à me dire ?
- Non non, Maîtresse.
- Si, je vois bien, il y a quelque chose !
- Non, c'est juste que...
- Que ?
- Non, c'est juste que j'aime bien te regarder.
Oooooh ! Mais c'est presque une déclaration d'amour ! Arrête, Victor, ce n'est pas drôle. J'en étais toute estomaquée, j'ai rapidement clos le chapitre
pour en revenir à l'exercice de numération, ce qui l'intéressait beaucoup moins visiblement. Bien sûr, ce petit épisode m'a un peu dérangée. Ca peut se
comprendre... Si tu avais eu face à toi un enfant de huit ans tu aurais sans doute trouvé ça adorable, mais venant d'un grand gaillard d'une quinzaine d'années, la perspective n'est forcément pas
la même ! Oui, c'est tout à fait ça. Je dois y prendre garde. Et en tenir compte dans ma façon d'être avec eux.
J'essaie de trouver le bon rapport. Ni trop proche, ni trop distant. Ce n'est pas si facile. Parce que ce dont ces jeunes ont le plus besoin (et c'est là que je m'aperçois que je ne fais
plus tout à fait le même métier), c'est d'affection. La plupart ont des histoires personnelles absolument atroces (tu n'as même pas idée !) : leur épanouissement est l'objectif n°1 de
l'IME. Mon boulot consiste justement à les mettre en confiance, à entretenir avec eux une relation particulière afin de leur permettre d'accéder aux savoirs scolaires, à les rendre
disponible aux apprentissages. Et ça, crois-moi... Ce n'est pas une mince affaire ! Avec les ados, je dois trouver un autre mode de fonctionnement qu'avec des gamins d'élémentaire.
Garder mon rôle d'instit' et l'autorité que cela suppose, tout en n'oubliant pas que l'autorité classique ne marchera pas avec eux de toute façon.
Si bien que je suis devenue un véritable funambule. Je marche sur un fil, en essayant de ne pas me casser la figure. Toujours maintenir son équilibre, s'affirmer tout en n'incarnant pas l'image
de l'instit' autoritaire que ces jeunes ont en tête : l'école, pour eux, c'était une souffrance. A moi de leur offrir une image inconnue de l'Institution, à moi de leur montrer que
l'on peut éprouver du plaisir à venir en classe, que l'on peut entretenir des rapports autres que conflictuels avec son professeur. Est-ce que j'y arriverai, je n'en sais rien, mais en
tous cas, j'essaie.
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Par Mirabelle
Bavardages