Mon cher Victor,
Voilà ce à quoi aurait pu ressembler la C3 de mon auto-école si l'inspecteur n'avait pas freiné une dizaine de fois, mercredi matin, alors que je passais le permis. Tu as passé le permis ?! Je sais, je te l'avais caché. Rassure-toi, tu n'es pas le seul à qui j'ai fait des cachoteries. J'ai très bien fait, étant donné que cette tentative d'obtention s'est soldée par un échec cuisant. Comme d'habitude, tu dois exagérer ! Oh que non... Je préférerais ! Raconte-moi tout ça...
J'étais convoquée au centre d'examen pour 9 h 30. Je constate avec horreur que j'ai malheureusement plus de cinquante minutes d'attente devant moi, puisque le candidat précédent n'est pas encore passé : tout est décalé, et me voilà condamnée à attendre dans la rue, seule avec mes angoisses et une furieuse envie de faire pipi... Tu pourrais m'épargner ce genre de détails ! Oh, allez, Victor, c'est la vie !
10h05 : c'est mon tour ! Le candidat précédent brandit le papier magique : tant mieux pour lui, c'est certain, mais son grand sourire me paraît indécent comparées à mes crampes d'estomac. Le bonheur a toujours quelque chose d'indécent, Mirabelle... Il paraît. L'inspecteur n'a pas l'air méchant. Je m'installe. Je n'ai plus de salive... Aucune importance : on ne me demande pas de faire la conversation mais de conduire, tout bêtement ! Enfin... Tu verras plus tard, Victor, que le "tout bêtement" est ironique dans mon cas ! Ma main tremble en tournant la clé. Le moteur se met en route. Ca y est, après bien plus de vingt heures de conduite (je ne te dirai pas combien tellement j'ai honte...), je passe le permis. C'est surréaliste. Première. Contrôle. Angle Mort. Clignotant. Me voilà sur la route. Je fais 10 m... ET JE CALE ! Tu sais, les automobiles, c'est un peu du chinois pour moi... Disons que j'en ai connu les prémices, mais rien à voir avec celles d'aujourd'hui ! Alors tu as beau être scandalisée d'avoir calé, ça ne parle pas trop, tu vois, Mirabelle... J'oublie parfois que tu viens du XIXème siècle, Victor, excuse-moi. Sache seulement qu'il ne faut pas caler. Et que je m'en veux. Cela fait une éternité que je n'avais pas calé. Il fallait que cela tombe pile le jour du permis. Ce n'est peut être pas si grave... Siiii !
Les trente minutes qui suivent ne sont qu'une succession d'erreurs, et non des moindres ! Des erreurs que je ne fais jamais pendant les leçons. Je suis dans un brouillard indéfinissable. J'ai perdu tous mes moyens. Je ne regarde rien, ce qui me vaut une réflexion de l'inspecteur, obligé d'intervenir de bout en bout : "Il faudrait peut être penser à observer...". Je ne vois pas les panneaux. Je change de file au dernier moment, m'arrête au milieu de la voie. Je ne me place pas correctement à l'entrée d'un rond-point. Je ne remarque pas qu'on me dépasse. Je roule à 60 sur une route à 80. Il pleut. J'ai mis les essuie-glaces mais j'ai oublié les feux de croisements. Dans les dernières minutes, je refuse une priorité. Je savais pourtant qu'il fallait laisser passer la voiture en face. Ma tête me dit quelque chose mais mon corps répond de la pire manière qui soit. Refus de priorité... Je conduis mal. Très mal. Certains diront même que ce n'est pas conduire...
Après un rangement en épi et aucune hésitation à l'interrogation orale (j'ai un A, c'est déjà ça...), je reviens à la case départ... Un sourire contrit de l'inspecteur, et une formule pour le moins délicate : "Eh bien, Mademoiselle, cela ne va pas être possible...". Mon pauvre Monsieur, je le savais dès les trois premières minutes... J'explique que j'ai paniqué. Cela ne sert strictement à rien, mais j'éprouve le besoin de me justifier. Il sait combien j'ai fait d'heures pour en arriver jusque là. J'ai honte. Tellement honte. Je récupère livret et carte d'identité. La monitrice de mon auto-école, assise à l'arrière, ne m'adresse pas un sourire. Je ne le mérite même pas. Je descends de voiture. J'entends le clac de la portière qui se referme. C'est terminé. Je n'ai pas le permis. Je rentre chez moi dans les larmes, complètement hagarde. Et voilà...
C'était ta première fois ? Oui. Eh bien alors ?! Tout n'est pas perdu ! C'est ce que j'essaie de me dire depuis deux jours. Je m'en veux tellement. J'ai fait tant d'heures de conduite, Victor, si tu savais... Quand je donne le chiffre exact autour de moi, on ouvre des yeux ronds. Je suis un phénomène de foire, Victor. Mais non, mais non... Tout le monde n'a pas le même rythme d'apprentissage, voilà tout ! N'en fais pas une montagne, tout de même ! Ce n'est que le permis ! Le permis est un facteur d'intégration sociale fort. J'ai vingt-deux ans. Beaucoup de jeunes filles de mon âge ont déjà le permis. Il y a des exceptions, sans aucun doute ! Et tu en connais sûrement ! C'est vrai... Toujours est-il que j'ai été incapable de contrôler mes émotions, mes angoisses. J'ai fait les pires erreurs qui soient. Tu te mets la pression, Mirabelle, ce n'est pas bon... Je ne sais pas être autrement ! Et j'ai réellement peur de ne pas dominer mes craintes la prochaine fois ! Et si ce scénario se répétait indéfiniment ? Si je perdais tous mes moyens à chaque passage ? Toutes les erreurs que j'ai faites ne viennent pas d'un déficit de connaissances, ni de techniques mal acquises. TOUT EST DANS MA TETE, Victor. Absolument tout. Et cela me fait très peur... Il faut espérer que cela se passera mieux la prochaine fois. Tu sauras à quoi t'attendre, la crainte de l'inconnu sera moins forte. Sans doute seras-tu plus détendue... Eh, Mirabelle ! Ce n'est pas la fin du monde ! C'était ton premier passage ! Ne t'enferme pas dans une spirale d'échec ! Redresse la barre ! Il faut y croire !
Bavardages