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Cher lecteur,

Exceptionnellement, nous nous adresserons à toi directement : ce site n'est en aucun cas une biographie de Victor Hugo. Alors si tu pensais trouver ici la vie de notre Totor national en long, en large, et en travers, passe ton chemin !

 

Pour bien comprendre les propos de nos deux protagonistes :

1° Des caractères gras de couleur bleue quand Victor s'adresse à Mirabelle

2° Une police des plus classiques quand Mirabelle s'adresse à Victor

 

Sur ce, bonne lecture !

 

Un Mot Au Vol ?

Papotage Archivé

Opinion


Et si vous nous faisiez part de votre opinion ?


Victor mène l'enquête.

Parce que Mirabelle se le demande !




personnes ont écouté la conversation entre Mirabelle et Victor depuis leur rencontre.


Aujourd'hui, à :

il y a personne(s) qui papote(nt) avec Mirabelle et Victor.


La requête de Victor :

  • Parce que Mirabelle et moi-même aimons beaucoup de gens... Allez donc jeter un coup d'oeil à notre tour de tables !
 

Nos recommandations :

  • Un clic et vous y êtes... Si vous souhaitez quelques conseils pour guider votre lecture, bien entendu !



Lexique IUFMesque à l'usage des non-initiés :

  • Mirabelle, dans son infinie bonté, a daigné me proposer (ainsi qu'à toi, ô lecteur non affilié à l'Education Nationale !) un lexique de rattrapage, sensé me donner les repères indispensables à la compréhension de deux rubriques.


30 septembre 2008 2 30 /09 /septembre /2008 01:29
Mon cher Victor,
 
Envie de soulever des montagnes, aujourd'hui. Difficile de l'expliquer. Juste envie de t'en parler. C'est bon signe, tu reprends le dessus ! J'ai la rage. Une rage pleine de forces, de colères, pleine d'injustices à régler. Ma rage me donne du courage et l'envie de trouver les prises, une à une, qui me permettront d'arriver au sommet. Le sommet de quoi ? De moi-même, et des autres. Le juste milieu entre les deux.

J'ai beaucoup maigri depuis quelques mois. Ca sert à ça, une rupture ! Tu vois, finalement, que ça a des bons côtés ! Toi qui te plaignais de tes petits bourrelets, tu dois être contente ! Oui, enfin, je ne disais pas ça pour ça. Ce que je voulais dire, c'est que la sale période que j'ai traversée m'a fait puiser dans mes ressources. J'ai été chercher des forces, dans mes tripes, parmi les plus insoupçonnables. J'ai trouvé un équilibre, un équilibre incertain, certes, mais équilibre il y a, quand même.

J'apprends beaucoup, depuis quelques semaines. Que la vie n'est pas un long fleuve tranquille, d'abord. Que même les diamants ne sont pas éternels. Que le destin peut vous foutre de jolis pains dans la tronche mais qu'on se relève, encore, quand même. Qu'humanité, humour, tendresse, force, il y a aussi, dans les coins les plus sombres, dans les lieux les plus retirés du monde. Qu'on apprend sans arrêt, de tout et de tous. Qu'il y a toujours de la lumière, d'une façon ou d'une autre. Que rien n'est jamais tout blanc. Ni tout noir.

Débarquer à l'IME a été une belle claque sur mes petites joues bien roses. Une de plus. Sauf que celle-là, finalement, me fait plus de bien que de mal. Et que paradoxalement, cette mandale me renforce : elle m'aide à m'accepter, moi, à travers l'image qu'on me renvoie, à travers les actes qui sont les miens. Tous les matins, je retrouve les gamins de l'IME avec plaisir. Avec un soupçon d'angoisse aussi, parce qu'on ne sait jamais ce qui va nous tomber dessus au cours de la journée, mais un soupçon seulement. Je les aime, tous. Et je crois qu'ils m'aiment aussi, tous. Je sais que mon métier n'est pas de les aimer, mais comment faire autrement ? Comment faire autrement quand leurs histoires personnelles, leurs sourires, leur joie de vivre sont déjà une leçon de vie ?

Après un mois, je me rends compte que j'aime enseigner dans cet IME. Ce que j'ai toujours apprécié, dans mon métier, c'est le contact avec les gamins. Ici, il est multiplié par 1000. Parce que ces jeunes ont été brisés, cassés, qu'ils continuent à l'être, encore. Mes journées, je les passe à les encourager. A positiver, à signaler le moindre petit progrès. A en faire des tonnes sur des réussites qui pourraient paraître minimes dans une classe ordinaire. Quand Anthony parvient à faire une boucle avec une corde, je le félicite, et j'espère, à m'en serrer le coeur, qu'il saura un jour faire ses lacets. Quand Camille parvient à ranger quatre nombres à 2 chiffres dans l'ordre croissant, je passe une couche d'encouragements, puis une autre couche, et une autre, et encore une autre... Parce que même si tout est toujours à recommencer le lendemain, je sais qu'ils n'oublieront pas le sentiment de confiance et de réussite qu'ils ont si peu connu jusqu'ici dans leurs vies d'adolescents peu gâtés par l'existence.

Evidemment, il y a des scènes, des révélations dont je me serai bien passée. Leurs histoires sordides. Le regard hagard devant une question simple. Cette jeune fille qu'il faut courser sur le tatami pour qu'elle vous obéisse, vous qui courez après elle parce que vous savez que si vous lâchez maintenant, après ce sera foutu. Parce que même si elle râle, elle n'attend rien d'autre de vous que vous l'ameniez à respecter les règles. C'est sûr, vous avez l'air con à courir sur le tatami, avec l'intervenant et les jeunes qui vous regardent, mais c'est un passage obligé et quand la gamine s'asseoit sur son banc, se calme, et vous adresse un sourire reconnaissant quinze minutes plus tard après avoir longuement fait la tête et grommelé tout un tas de paroles pas très sympas dans sa barbe, vous savez que vous avez gagné un galon de plus : le respect.

Je pourrais t'en raconter encore et encore, des comme ça, mon Victor. Je pourrais te parler de Pablo qui me serre maintenant la main pour me dire bonjour ou de cet après-midi de vélo où il a agrippé mon bras par peur de la pelleteuse. Je pourrais te parler de Carla, qui refusait de lâcher le bord à la piscine et qui a fini par effectuer plusieurs longueurs en s'accrochant à sa planche. Je pourrais te parler de tout un tas de choses comme ça, oui... Au lieu de ça, je voudrais avouer que j'ai eu très peur et que je n'ai plus peur du tout.

Nous savons tous, en théorie, que les personnes handicapées ne devraient pas être traitées différemment. Sauf que ça nous échappe, plus ou moins consciemment, même s'il n'est pas de bon ton de l'admettre. Je crois qu'il est normal d'avoir peur. Je n'ai pas hésité à te faire part de cette crainte de la différence, d'ailleurs, parce que je la trouve saine, tant qu'on est capable de la maîtriser, de la dominer, de la dépasser. Cette peur n'existe plus quand on prend la peine de s'arrêter pour les connaître. Quand on prend la peine de les regarder autrement. Je suis extrêmement attachée à eux. Et ils me le rendent au quintuple. Eddie par exemple, qui, après bâclage et bâclage, finit par écrire la date sur la ligne du cahier, avec le sourire. Un sourire après lequel j'ai ramé, ramé, ramé. C'est que pendant trois semaines, Eddie ne m'a ni regardée dans les yeux ni adressé la parole. Est-ce que tu te rends compte ?

Je crois qu'il faut le vivre pour le comprendre. Je n'aurais jamais compris si on ne m'avait pas mise de force ici, je ne serai pas telle que je suis aujourd'hui. Je ne serais pas là, ce soir, avec la rage au ventre, l'envie de crier au monde entier d'ouvrir les yeux et de les voir, enfin, qu'ils n'attendent que ça, qu'on les voit. Parce qu'il n'y a rien de pire que d'être ignoré. Je ne serais pas là, à écrire ce que j'ai dans le coeur et ce qu'il ont dans le leur, eux qui ont si peu la parole. Je ne serais pas là, avec la conviction que je peux soulever des montagnes, que rien ne m'arrêtera.

Ce matin, alors que j'annonçais à mes collègues qu'à ma demande, je resterai à l'IME jusqu'à fin décembre, Jacqueline, l'institutrice de l'autre unité, m'a dit :

- Tu sais que tu es la seule remplaçante à vouloir rester là, depuis des années. Ils sont tous partis, tous, tous les remplaçants, dès qu'ils ont pu. On n'existe pas, ici.
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29 septembre 2008 1 29 /09 /septembre /2008 01:44
Mon cher Victor, Encore failli avoir un fou rire ce matin à l'IME. Je suis incorrigible. Enfin, j'ai quand même réussi à me retenir. Heureusement. Quand tu sauras le sujet... Pipi caca ? Pire que ça. Ah euh... Si ce n'est pas pipi caca, ça ne peut être que sexuel ? Tout juste ! Eh eh... Ca m'intéresse ! Raconte moi ça !

9 h. C'est l'accueil. Laure commence fort :

- Christian, ça veut dire quoi "bônoli" ?
- Bônoli ?
Les adultes se regardent, perplexes.
- Bônoli ? Tu es sûr que c'est ce mot-là ?
- Oui, c'est ça, "bônoli" !
Moi, avec mon air de maîtresse qui sait tout :
- Tu dois te tromper, Laure : ce mot n'existe pas.
- Siiiiiiii, chuuuuu sûre, c'est ça !
Après moult parlementations, Ghislaine, Christian et moi-même tentons de savoir dans quelles circonstances Laure a entendu ce mot pour le moins étrange. Pas gênée pour deux sous (ni même pour un !), la jeune fille s'exclame :
- C'est l'ot' là, hier, chez Eddie, il m'a dit que ma copine devait être bônoli ! Ca veut dire quoi, alors, Ghislaine ?
Sourire en coin de Christian, qui guette un début de rictus chez moi. Surtout, éviter de le regarder... Ghislaine, amusée mais sérieuse (pro jusqu'au bout !), qui fonce prendre un raccourci :
" Oh, euh, eh bien... Ca veut dire, en gros, qu'il aurait bien aimé coucher avec elle... Oui, on va dire ça..."

Laure opine du bonnet. Elle n'est pas choquée plus que ça. Les autres non plus d'ailleurs. J'adore. Humm... Quoi ? Vu le ton de tes derniers articles, on pourrait croire que tu ne fais que de te fendre la pêche, dans cet IME ! Ouh la ! Loin de là ! Est-ce une manière déguisée de réclamer des sujets plus sérieux ? Tu as deviné ! Allez, je te promets que la prochaine fois, ce sera très professionnel ! Attention, je m'en souviendrai ! Ne t'inquiète pas. Je ne voudrais quand même que l'on pense qu'il n'y a que les histoires de moustaches et de bônoli qui m'intéressent...
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28 septembre 2008 7 28 /09 /septembre /2008 01:58
Mon cher Victor,

C'était vendredi matin. Anthony me tourne autour depuis cinq bonnes minutes en m'adressant des sourires à tomber par terre. Enfin, il se lance :

- Eeeeeeeeeeeh, Mirabelle...
- Oui, Anthony ?
- Eh ben tu sais...
- ???
- Eh ben tu sais, moi, eh ben moi... Je kadore  !

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23 septembre 2008 2 23 /09 /septembre /2008 02:58
Mon cher Victor,
Premier fou rire, ce matin, à l'IME, au moment de l'accueil. Il est 9 h. Ca cause rasoir, pour ces messieurs les adolescents à la barbichette naissante.

L'Educateur : "Tu as un rasoir, Camille ?"
Camille : "Oui."
L'Educateur : "Et toi, Eddie, est-ce que tu te rases ?"
Eddie : "Oui."
L'Educateur : "Qui donc se rase d'autre dans le groupe ? Pablo ? Ah non, Pablo je ne vois pas le moindre petit duvet, il va sur ses treize ans, c'est sans doute encore un peu tôt. "
Anthony observe ses camarades, un à un, très attentivement. Tout à coup, il interroge Samantha, le plus sérieusement du monde : "Et toi, Samantha, tu te rases ?"
Ladite Samantha reste bouche bée. Elle n'a visiblement pas compris. L'Educatrice, quant à elle, en reste interloquée, fronçant les sourcils : "Eh bien Anthony, pourquoi dis-tu ça ? Elle n'a pas besoin de rasoir, Samantha, elle n'a pas de barbe !"
Anthony, triomphant : "Non mais elle a de la moustache !!!"


Argl. Quelle horreur ! Non mais quelle horreur ! J'ai envie de rire. Surtout, ne pas rire, ne pas rire. Christian, l'Educateur, et Ghislaine, l'Educatrice, me regardent avec un sourire en coin. Mon dieu. Je sens qu'on va exploser de rire, là, tous les trois. Et Samantha qui nous regarde, encore bouche-bée, qui n'a rien compris. Il faut savoir que son handicap est tel qu'elle a souvent du mal à percuter. Heureusement pour elle ! C'est vrai qu'elle est très... Velue, notre Samantha. Et je me dis qu'il ne faudrait pas rire, là, maintenant. Parce que ce serait atroce de rire de ça. Elle n'y est pour rien, Samantha, si elle a une pilosité plutôt développée. Mais le décalage est tellement drôle : tous les jeunes nous examinent avec des sourires curieux, apparemment frustrés de ne pas saisir la blague ! Ca y est, on rigole, tous les trois. Et ça n'en finit pas. Je n'en peux plus. Quand Christian me regarde, c'est encore pire. Mon Dieu. Et puis soudain, tous les jeunes se mettent à rire. Ils n'ont rien compris mais ils s'en donnent à coeur joie. Ils rient de nous voir rire. On est là, tous les douze, à rire, dès 9 h du matin. Un joli moment.
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21 septembre 2008 7 21 /09 /septembre /2008 01:40
Mon cher Victor,


Comme tu le sais, je travaille avec des adolescents handicapés. Oui, je sais... Ca va toujours ? De mieux en mieux. Une vraie relation s'établit entre nous, et j'en suis ravie. Je m'adapte plutôt bien (sans vouloir me lancer de fleurs), et mes rapports avec les éducateurs sont plutôt bons. Halleluia !!! Je savais qu'il t'en restait sous le pied ! Pas d'affolement, pas d'affolement ! Ce n'est pas évident tous les jours, d'autant moins qu'il existe un profond décalage entre le niveau scolaire de ces jeunes et leurs préoccupations quotidiennes. C'est à dire ? Eh bien... C'est à dire qu'ils restent des adolescents, et que je dois y faire attention. Là, tu en as trop dit ou pas assez ! Bon. Je vais t'expliquer.

C'était il y a deux ou trois jours, alors que j'étais tranquillement en train de travailler dans ma classe, portes fermées. L'IME ne dispose pas de cour de récréation (si, si, je t'assure, c'est une aberration mais c'est la réalité !) et pendant la pause du midi, tandis que les éducateurs terminent de boire leurs cafés, les ados déambulent librement dans les couloirs. C'est ainsi que, tous les midis, j'entends leurs petites conversations, entre autres leurs histoires de qui-sort-avec-qui. J'ai plusieurs fois entendu l'expression "la maîtresse" puis des messes basses. Sans doute souhaitaient-il rester discrets, te sachant dans la pièce à côté. ? Sans doute. Enfin, je me suis demandée s'ils m'intégraient dans leurs potins amoureux, ce qui m'a donné quelques craintes. Humm... Craintes confirmées un après-midi, alors que Camille me regardait par en-dessous en rougissant comme une tomate.

- Que se passe-t-il, Camille ? Tu as quelque chose à me dire ?
- Non non, Maîtresse.
- Si, je vois bien, il y a quelque chose !
- Non, c'est juste que...
- Que ?
- Non, c'est juste que j'aime bien te regarder.


Oooooh ! Mais c'est presque une déclaration d'amour ! Arrête, Victor, ce n'est pas drôle. J'en étais toute estomaquée, j'ai rapidement clos le chapitre pour en revenir à l'exercice de numération, ce qui l'intéressait beaucoup moins visiblement. Bien sûr, ce petit épisode m'a un peu dérangée. Ca peut se comprendre... Si tu avais eu face à toi un enfant de huit ans tu aurais sans doute trouvé ça adorable, mais venant d'un grand gaillard d'une quinzaine d'années, la perspective n'est forcément pas la même ! Oui, c'est tout à fait ça. Je dois y prendre garde. Et en tenir compte dans ma façon d'être avec eux.

J'essaie de trouver le bon rapport. Ni trop proche, ni trop distant. Ce n'est pas si facile. Parce que ce dont ces jeunes ont le plus besoin (et c'est là que je m'aperçois que je ne fais plus tout à fait le même métier), c'est d'affection. La plupart ont des histoires personnelles absolument atroces (tu n'as même pas idée !) : leur épanouissement est l'objectif n°1 de l'IME. Mon boulot consiste justement à les mettre en confiance, à entretenir avec eux une relation particulière afin de leur permettre d'accéder aux savoirs scolaires, à les rendre disponible aux apprentissages. Et ça, crois-moi... Ce n'est pas une mince affaire ! Avec les ados, je dois trouver un autre mode de fonctionnement qu'avec des gamins d'élémentaire. Garder mon rôle d'instit' et l'autorité que cela suppose, tout en n'oubliant pas que l'autorité classique ne marchera pas avec eux de toute façon.

Si bien que je suis devenue un véritable funambule. Je marche sur un fil, en essayant de ne pas me casser la figure. Toujours maintenir son équilibre, s'affirmer tout en n'incarnant pas l'image de l'instit' autoritaire que ces jeunes ont en tête : l'école, pour eux, c'était une souffrance. A moi de leur offrir une image inconnue de l'Institution, à moi de leur montrer que l'on peut éprouver du plaisir à venir en classe, que l'on peut entretenir des rapports autres que conflictuels avec son professeur. Est-ce que j'y arriverai, je n'en sais rien, mais en tous cas, j'essaie.
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13 septembre 2008 6 13 /09 /septembre /2008 01:23

Eux

Mon cher Victor,

Une semaine d'écoulée à l'IME. Ca va ? Tu t'y fais ? Oui. Je m'y fais. Tout doucement. Et ce sentiment de... D'irréalité ? Est-il toujours présent ? De moins en moins. Tant mieux ! Je m'adapte. Plutôt bien, je trouve. Et je suis plutot satisfaite, d'un certain point de vue. Parce que finalement, comme le disait
Titane dans l'un de ses commentaires, ces gamins-là, on n'en parle jamais, ou quasiment :  je vais pouvoir te raconter tout ça ! Et Dieu sait s'il y a de quoi dire...

A part
cette visite dans un IEM, je ne connaissais pas le monde du handicap. Je me souviens avoir été très secouée, à l'époque. Et très intéressée, aussi, parce que j'avais énormément reçu. Ce jeudi matin, donc, en débarquant dans cet IME (morte de peur, il faut le dire), j'avais l'impression d'être dans un monde parallèle, dont les codes différaient totalement des miens. On m'a présenté les adultes (psychomotricienne, orthophoniste, psychologue et bien d'autres), les jeunes, je n'ai que partiellement enregistré les prénoms, on m'a apporté une quantité d'informations incroyable quant au fonctionnement de l'Institut, qui se sont bien sûr, dans un premier temps, toutes mélangées.

Les éducateurs, les jeunes et moi-même nous sommes réunis autour d'une table. Ils se sont présentés, ou plutôt les adultes m'ont présenté mes futurs élèves, car ces derniers étaient aussi impressionnés que moi. A ce moment, ils n'étaient encore que des ados qui me faisaient un peu peur, au travers desquels je ne voyais que les mâchoires déformées, la bave au coin de la bouche, les cris stridents. C'est comme si le mot "handicapé" clignotait follement dans mon esprit, m'empêchant d'aller voir au-delà. J'étais paniquée, effrayée. Envie de fuir mais tout au fond, bien cachée, l'envie de me battre et de rester.

Aujourd'hui, je les connais. Et comme je compte bien t'en parler régulièrement, autant de te les présenter : il y a un grand dadais du nom d'Eddy, avec de grosses difficultés à s'exprimer et une peur paralysante devant les apprentissages. Samantha minuscule, déjà formée, à qui j'attribuais, bêtement, l'âge de trois ans alors que l'on m'avait clairement spécifié, dès le jeudi matin, que l'unité se concentrait sur des jeunes âgés de 13 à 16 ans. Carla, très grande (quel plaisir elle eut, d'ailleurs, à se mesurer à moi !), perdant souvent l'équilibre, mais désireuse d'apprendre d'après les éducateurs, avec elle aussi, des troubles du langage assez importants. On m'avait parlé de sa motivation dès le premier jour, car justement, c'est la seule à avoir envie... Il y a Anthony, très curieux, toujours à se mêler des affaires des autres. Annabelle, très très coquette. Pablo, qui hurle des "Où eeeeeeeeeeeeees-tu ?", avec un sourire béat. Camille, un grand gaillard immense, un peu bourru mais tellement attendrissant. Il y a aussi Dylan, le plus avancé de tous, qui fait des gestes bizarres mais maîtrise la lecture, ainsi que la technique de la multiplication, l'addition et la soustraction. Il a tenté l'expérience UPI mais, traité comme un bouc émissaire par le reste de la classe, a finalement intégré l'IME. Et puis il y a Laure, forte tête, meneuse, qui fait ses premiers pas en lecture. Voilà. C'est ma classe. Ce sont mes élèves.

Une semaine que je les connais. Et déjà, je m'aperçois que je ne les perçois plus comme des handicapés. Ce sont des individus, des gamins qui ont (beaucoup) plus de mal que les autres, des gamins avec des histoires et des mondes bien à eux. Ils me font rire, je leur parle comme je le ferai avec n'importe qui (enfin, un peu plus lentement, peut être, et puis pas avec les mêmes mots), j'utilise le même humour que d'habitude, ils me respectent, je crois. Ils m'admirent un peu aussi, j'en ai bien peur. Parce que bien qu'ils n'aient pas d'affinité particulière avec le monde de l'école (c'est plutôt le contraire), même s'ils m'affirment, avec un brin de provocation, que la classe "ça les saoûle" ("mais c'est pas contre toi, hein, Maîtresse, t'inquiète pas !"), même s'ils traînent des pieds pour atteindre leur matériel, même s'il faut que je les gronde pour qu'ils comprennent enfin qu'on ne se passe pas du cartable et de ses affaires pour travailler, eh bien, je sais aussi que je représente le savoir, qu'ils me respectent pour ça. Et je leur en suis reconnaissante, parce que je sais que ce n'est pas le cas dans tous les établissements. Quand je leur demande de se concentrer, ils le font, ou du moins ils essaient. Bien sûr, leurs pathologies (très diverses) font que ce n'est pas toujours possible, mais ils essaient, vraiment. Et ça, ça compte beaucoup à mes yeux.

Hier matin, nous nous baladions en forêt, le professeur de sport, les jeunes et moi.
"Est-ce que vous regardez les Jeux Paralympiques ?" leur demande le professeur de sport.
Anthony se tourne vers moi : "C'est quoi, Mirabelle, les Jeux Paralympiques ?"
Et là, je ne sais pas ce qui s'est passé. J'ai retenu ma langue juste à temps mais enfin, quand même, j'ai failli lui répondre : "Tu sais, ce sont les Jeux Olympiques pour handicapés, tu sais ce que ça veut dire, être handicapé ?". J'ai eu envie de rire, soudain, parce que cette phrase malheureuse, que je n'ai finalement pas prononcée, me laisse deviner que le mot "handicapé" ne clignote plus dans ma tête : c'est le signe que je parviens à voir au-delà. A les voir eux, tout simplement.
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6 septembre 2008 6 06 /09 /septembre /2008 01:13

Mon cher Victor,
   

  

Alors, ce CE1 ? Tu as mis des projets en place ? Organisé ton année ? Hem... Eh ben quoi ? Qu'est-ce que j'ai dit ? Je n'ai plus mon CE1, Victor. Quoi ? C'est fini. Mais... Comment cela se fait ? La classe a fermé. Oh mon dieu ! Que c'est injuste ! Que c'est mal fait ! Que c'est triste ! Je ne te le fais pas dire. Décidemment, ma pauvre Mirabelle, tu n'as pas de chance en ce moment ! Il faut relativiser : j'ai encore deux jambes, deux bras, un corps normalement constitué et un cerveau qui fonctionne plutôt bien... C'est ce qui compte ! Tu te retrouves où, du coup ?

Je suis affectée depuis jeudi matin dans un IME, et ce jusqu'à décembre au moins. Un IME ? Institut Médico-Educatif. C'est pour travailler avec des enfants... ? Tu peux dire le mot, Victor, il n'est pas tabou : c'est pour travailler avec des enfants handicapés. Aie... Et... Ca va, toi ? Si on veut. Je ne sais pas. Je ne sais plus grand chose en ce moment. Je suis comme branchée sur "pilote automatique". Comment sont tes élèves ? Ils sont neuf, entre treize et seize ans. Ils sont adorables, mais... Mais ?

Mais je ne vais pas te jouer la comédie : c'est dur. Samantha a quinze ans et en paraît trois. Elle ne communique que par mots clés, ne sait pas dessiner un bonhomme et ne compte pas au-delà de quatre. Pablo est autiste et pousse des cris stridents pendant la classe. Je ne comprends pas Carla quand elle me parle. Camille fait trois tête de plus que moi et me regarde avec le regard doux d'un enfant de MS. C'est sans parler des autres. Je les aime déjà, tous. Mais c'est éprouvant, émotionnellement parlant, de les aimer. Je ne fais plus le même métier. Je ne travaille pas dans une école. C'est un IME. Je suis épaulée et soutenue par les éducateurs, tout est ouvert, tout le temps. C'est un lieu de vie. C'est presque un monde à part. C'est un monde à part.


C'est la chose la plus difficile qu'il m'ait été donné de faire. Sans conteste
. Je ne sais pas si je tiendrai, mais pour l'instant, je n'ai pas craqué. A peine fléchi. Quand je quitte l'Institut, que je retrouve ma petite Twingo, mon appartement douillet et mon chat hurlant de faim, je suis encore dans l'autre monde, je me dis que tout ça, ma vie confortable, ce n'est pas réel. Je suis dans une quatrième dimension. J'y suis toujours. Tout le temps. Ma réalité d'aujourd'hui n'est plus celle d'il y a une semaine. Je vis, je parle, je ris, mais je me sens si différente. Ces gamins sont là, dans ma tête. Je pense à eux en me levant, je pense à eux en m'endormant, je pense à eux sans cesse. Je ne vais ni bien ni mal. Je vais. C'est tout.

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30 août 2008 6 30 /08 /août /2008 18:48
Mon cher Victor,


La voilààààà ! Alors ? On était parti en vacances sans me prévenir ?! C'est bien mon droit quand même ! Excuse-moi... Je pensais que tu tenais suffisamment à moi pour me mettre au courant ! Arrête, Victor : on dirait un vieil amant jaloux ! Pfff... C'est très drôle, ça, vraiment... Alors que je pourrais être ton arrière-arrière-arrière-arrière-arrière... Stop ! J'ai compris l'idée principale, merci beaucoup !


Ne tournons pas autour du pot : mardi, c'est la rentrée des classes. Tu vas pouvoir te rendre utile, c'est bien ! Comme tu le sais, j'étais (jusqu'à très récemment) dans l'incertitude quant à mon sort de T2. Oui... Tu es patrouille, non ? Non, pas patrouille : brigade ! Ca veut dire quoi, brigade ? Ca veut dire que je suis remplaçante, sur des périodes plus longues que... Que quoi ? Cela ne sert à rien que je continue ma phrase : tu ne vas pas comprendre et après, on ne va pas plus s'en sortir ! Dis quand même ! Tu l'auras voulu... Etre brigade, c'est donc faire des remplacements plus longs (en théorie) que les ZIL. Ah... Tu vois, tu n'es pas plus avancé ! Et puis si je m'embarque là dedans, on en a pour la nuit...

Bref. Ce qu'il faut retenir, c'est que je craignais d'être envoyée à l'autre bout du département, ce qui aurait pu se produire. A voir ta mine réjouie, tu as dû échapper à l'éloignement une fois de plus ! Figure-toi qu'hier matin, j'ai reçu un coup de fil de la maison-mère, l'Inspection Académique. Et ? Et... Et ? Et... Arrête ton petit jeu ! Tu n'es pas rigolo, aujourd'hui... Et j'effectuerai un remplacement jusqu'au mois d'avril (de quoi me sentir vraiment maîtresse), dans une classe de CE1 (donc, simple niveau !) comptant 21 élèves au bataillon. Ooooh ! Mais dis-moi, il semblerait que tu entres dans une période tout à fait plaisante ! Ne rosis pas ainsi, Mirabelle ! Au fait... Où ça ? A dix minutes à pied de chez moi ! C'est le rêve, alors ! Si ça n'est pas un rêve, on n'en est pas loin tout de même !

Hier après-midi, je me suis rendue dans cette école le coeur battant, prête pour de nouvelles aventures. C'est une vieille école, comme je les aime. Un ancien pensionnat de filles. Ma classe est minuscule mais charmante, avec des rangements. J'ai essayé la craie sur le tableau, en souriant. Ca m'avait manqué. J'ai vu ces tables vides, sans le crépitement des trousses, sans le chuchotis des voix d'enfants. J'ai trié mes fournitures, disposé mon matériel, ces petits bonheurs interdits l'année dernière quand j'avais débarqué, paniquée, une semaine après la rentrée à l'école de C. J'ai eu le temps de m'interroger sur les casiers, de bouger les meubles, de découvrir les trésors de la BCD... J'ai pris le temps de caresser le bois des grands escaliers d'un autre temps, du bout des doigts, de m'en imprégner, d'admirer la cloche dodue (et un peu rouillée !) de la cour de récréation...

Et les collègues ?
Je n'en ai pour l'instant vu que trois, mais le contact est très bien passé. J'étais comme un poisson dans l'eau, ravie, affairée, motivée. J'ai couru aux quatre coins de l'école, griffoné des tas de choses, transporté des cartons, feuilleté des livres, mémorisé des clés et des portes. Et puis... J'ai papoté longtemps avec les collègues !  Oh, je veux bien te croire... Quand tu es lancée, tu es intarrissable ! En résumé, j'étais à fond dedans. C'est le métier qui rentre, il paraît. Et puis, sans doute, aussi, le plaisir d'être de retour, la bouffée d'air frais que j'attendais, celle qui me détournera de mon petit nombril. L'école, ça m'a manqué. Etre maîtresse, ça m'a manqué. J'ai ça dans la peau, il faut se rendre à l'évidence.
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