Ceci n'est pas une biographie de Victor Hugo, mais un brin de causette entre l'écrivain et Mirabelle, 22 ans,qui lui raconte sa petite vie mouvementée et tente de lui expliquer ce qu'est le monde au XXIème siècle.
Mon cher Victor,
Je ne sais pas si tu es toujours assis, à la terrasse à m'écouter. Si tu es parti, sache que je ne t'en veux pas. Au fond, tu ne connais pas celle que je suis devenue. J'ai presque trente-quatre ans, deux enfants. Ah si, tiens, tu es toujours là, je t'aperçois, à une autre table, dans un coin, seul, les bras croisés. Tu boudes ? Allez, tu as bien le droit. Des années, cela fait des années que tu m'attends, fidèle au poste, fidèle à ce que nous étions. Pourtant, malgré tout ce temps écoulé, sache-le, je ne t'ai jamais oublié. Jamais. Je n'ai jamais oublié non plus celle que j'étais lors de nos conversations, plus jeune, plus belle (ou moins moche !). Et c'est tellement décevant de ne plus être vraiment cette fille-là...
Il va mourir. Mon oncle va mourir. Mon père, lui, est passé pas loin. On a, comme on dit, eu "de la chance", si on peut dire ça comme ça, jusqu'à la prochaine fois. Il a un mélanome mon père. Opéré lundi soir. A surveiller, ils lui ont dit, et mon médecin a ouvert de grands yeux : "Un mélanome ? C'est très grave ça !". Psychologie, tact : zéro. Il a été opéré. "On a tout retiré", qu'ils ont dit : "On a retiré tout autour aussi, par précautions.". Maintenant, il a un beau Z en guise de cicatrice. Chouette. Et je tremble.
Entre temps, le cancer du poumon de mon oncle s'est aggravé. Parce que mon oncle le seul l'unique, "le mythe, la légende", comme dirait le tee-shirt que je lui ai acheté pour Noël et qu'il ne verra sans doute pas, parce qu'il sera sans doute parti avant, est malade . Depuis moins d'un an, il se bat contre cette saloperie. Métastases. Six, sept. Plusieurs, au cerveau, dont une de sept centimètres sur quatre. J'ai du mal à imaginer que ce soit possible. Il va mourir. Cela me semble inconcevable. C'est une question de jours. Tu fais toujours la tête ? Oh, allez, même après ce que je te raconte ? J'ai pourtant tout pour t'amadouer, éveiller ta pitié. Tout est vrai, Victor, tout. Malheureusement. Ca fait sept jours qu'on le sait. Il en a peut être autant à vivre.
Je m'en vais, Victor. Ah tiens, tu te lèves, me regardes, esquisses une moue embêtée. Puis-je m'approcher ? Il y a si longtemps. La vie est impitoyable, on vit et puis un jour on se réveille, on réalise qu'on n'a pas visité de vieux amis, et ce depuis une éternité.
Je peux t'enlacer Victor ? Je vais pleurer, je le sens. Je me sens seule, touchée par la mort. Tu la connais, toi, la mort hein. Léopoldine, puis Adèle... Comment tu as fait ? Mais comment tu as fait ?
Je ne peux pas admettre la vie. Telle qu'elle est. Mon oncle va mourir, mon père pleure en cachette et je me sens sans illusions. Est-ce que c'est ça Victor, grandir ? Ou est-ce que c'est être adulte ?