Ceci n'est pas une biographie de Victor Hugo, mais un brin de causette entre l'écrivain et Mirabelle, 22 ans,qui lui raconte sa petite vie mouvementée et tente de lui expliquer ce qu'est le monde au XXIème siècle.
Assez drôle, cette illustration à ton article, Mirabelle ! Je t'assure que cela l'est nettement moins quand on le vit. Ah ? Cela t'est arrivé ? Pas plus tard qu'hier soir.
Il est 16 h 30. Une collègue passe me voir dans la classe, alors que je viens tout juste de lâcher les fauves : "Euh... Il y a des parents à la grille qui voudraient te voir... Est-ce que tu veux les recevoir tout de suite ou un autre jour ? Est-ce que je les fais monter ou tu descends à la grille ? Est-ce que tu veux que quelqu'un reste avec toi ?". Aie... J'ai soudain du mal à déglutir. Je sais très bien quel va être le sujet de conversation. Je ne suis pas préparée. Mais quand il faut y aller, comme on dit... Il faut y aller ! Je réponds donc que ces parents n'ont qu'à monter dans la classe et que j'essaierai de me débrouiller seule. Ce qui sera perçu comme une décision "courageuse" n'est en fait qu'une forme de lâcheté, car je crains plus que tout de n'être pas à la hauteur et ne souhaite pas offrir ma nullité en spectacle à l'équipe, qui, pour l'instant, semblait me percevoir comme une jeune instit' bosseuse et sympathique, bien que discrète.Je vois...
Les mamans montent. Elles sont trois. Je devine tout de suite, à les voir, que ce sont les mamans des meilleurs élèves de la classe.Les trois, justement, les trois et les seuls dont je n'ai jamais rien à dire... A part des compliments ! Les sourires sont de mise mais je me doute que le discours à venir ne va pas être des plus agréables à l'oreille. Elles entrent dans le vif du sujet. Aie. Il me semble repasser le grand oral du concours mais en mille fois plus important. Parce que ces dames sont venues défendre la chair de leur chair, le sang de leur sang, qui, selon elles, "rentrent tous les soirs de l'école avec un profond sentiment d'injustice". Aie. Je m'en doutais un peu. En début de semaine, alors que j'évoquais la punition ici même, j'ai voulu asseoir mon autorité le plus tôt possible, quitte à en pénaliser inutilement quelques uns (au nombre de deux ou trois sur vingt-six élèves...). Bon. Pas très malin de ma part, c'est vrai. J'ai voulu bien faire et ai tenté d'expliquer cela. J'ai également précisé que quand on menace, il FAUT mettre à exécution, sans quoi on perd toute crédibilité.
Je n'ai appris qu'hier soir que les punitions collectives étaient interdites. Du genre copier des lignes, par exemple. Aie. Je ne savais pas. Je ne savais pas et je m'en veux très fort de ne pas avoir su. On ne te l'a pas dit, à l'IUFM ? Il ne me semble pas. Je n'en ai bien évidemment pas fait part aux mamans qui ignorent que je suis encore en formation. Heureusement. Je suis rentrée chez moi hier soir la mort dans l'âme, après avoir essayé de me dire que ce n'était "pas grave". Mon père, instit' lui-même, me l'a dit : "Tu sais, Mirabelle, il faut que tu te blindes, les parents interviennent de plus en plus dans l'Ecole". Mon Mystérieux Inconnu me l'a dit : "C'est rien, ça, Mirabelle. C'est toi l'instit', ne te remets pas trop en question. Tu te dévalorises trop. Considères-toi à ta juste valeur". Ma marraine T1 me l'a dit : "Ce qui est difficile c'est d'être atteint dans sa fonction mais tu vas voir, avec le temps, on s'y fait. Il y a parfois de bons conseils chez les parents mais il ne faut pas non plus trop se remettre en question".
Juste après le passage de ces mamans, j'ai voulu assurer mes arrières. L'instit'-directrice que je remplace a environ deux années de carrière derrière elle. Je l'appelle. Lui raconte mes mésaventures. Elle m'avoue que elle aussi a eu un souci de ce genre l'année dernière.Sauf que c'est allé bien plus loin. A court d'arguments pour calmer une classe très difficile, elle avait privé les enfants de piscine, avec l'aval du directeur. Les parents avaient appelé en masse pour se plaindre. Et le directeur était revenu sur ses positions, cessant soudain, sous la pression, de la soutenir. "Depuis ce jour", me dit-elle, "Je ne donne plus de punition collective". Je suis, aujourd'hui, très très bien placée pour la comprendre. Ma "punition collective", si je ne vous donne pas les détails, était sensiblement similaire à la sienne. J'ai, comme qui dirait, été prise à mon propre piège.
En ce mercredi matin, où j'écris cet article, j'y réfléchis encore. J'ai eu tort de donner une punition collective. Mais, en toute bonne foi, j'ignorais que c'était interdit. Je me suis sentie agressée par ces trois mères, même s'il faut admettre qu'elles y ont tout de même mis les formes. Si ce stage se passe globalement bien, j'avoue que c'est une classe difficile. Très bruyante. Qui n'écoute pas. Et ne travaille pas. Si j'ai été très sévère en première semaine, c'est parce que j'espérais ainsi les cadrer et favoriser une certaine atmosphère de travail. Sauf que cela n'a pas marché. Et que les (rares) élèves mignons, travailleurs, intéressés, s'en sont trouvés pénalisés.
Comme me l'a dit ma marraine T1, il y a pire que ce que j'ai fait. Je le sais. Même si on me dit qu'au fond, "ce n'est pas grave", j'ai du mal à passer le cap. Je m'en veux. Cependant, je me dis aussi que des conflits avec les parents, j'en aurai sans doute toute ma carrière. Si, à l'avenir (c'est promis, on ne m'y reprendra plus !), je ne donnerai AUCUNE punition collective, il est clair qu'il me faudra néanmoins apprendre à défendre mon bout de gras, à assumer mes choix pédagogiques et autres terrainsque les parents grapillent progressivement. J'y arriverai, peu à peu. Et je me dis qu'au fond, cet incident, s'il m'a perturbé, me permet également de mieux prendre conscience du rôle croissant des parents dans l'école, des limites de notre liberté.
J'ai encore un peu plus d'une semaine de stage dans cette école. Si, lorsque je "délire" un peu, j'imagine que toute cette histoire remontera aux oreilles de l'IUFM qui s'opposera à ma validation, si je me vois soudain traitée comme une pestiférée par l'équipe de l'école (ce dont je doute, car ils sont réellement très chaleureux, mais les bruits de couloir, ça va si vite...), je me dis aussi que, pour me préserver, je vais lâcher un peu de lest.Je t'avoue, mon cher Victor, qu'à toutes les récréations, je bosse, je fais mes photocopies ou je garde quelques individus perturbateurs dans la classe. Or, il s'avère que cela n'a pas payé.On me conseille d'"aller prendre le café avec les collègues, de penser à autre chose pendant les récréations, au lieu de bosser dans mon coin ou de garder des gamins". Ce n'est pas un mauvais conseil. Je me demande si je ne vais pas le mettre en application... J'ai hésité à te parler de tout ça, mon Victor. Parce que je ne suis pas fière de moi. Tout le monde a le droit de faire des erreurs, Mirabelle... Et puis c'est comme ça qu'on apprend ! Et puis je me suis dit qu'il y a certains PE1 à qui je souhaite d'être PE2 un jour, et qui seraient peut être bien contents de profiter de mes mésaventures pour ne pas connaître les mêmes problèmes. Les erreurs des autres, ça sert aussi.Et puis je me dis que parler de mon métier, ce n'est pas seulement parler des sourires des gosses, du bonheur d'être appelée "maîtresse" et autres instants à croquer. C'est aussi avoir des comptes à rendre, se justifier, et des contraintes, comme n'importe quel boulot. On le sait avant d'avoir un pied dedans, bien sûr. Mais je t'assure que ça prend une toute autre dimension quand tu as trois mères qui t'assaillent de questions et te font sentir que tu es "une méchante maîtresse pas juste du tout". Là, tu te dis, ça y est, c'est ça aussi le boulot.Tu avales ta salive, tu prends ton courage à deux mains et une fois que tout ce petit monde est reparti, en te souhaitant "une bonne soirée", tu te mets à corriger les cahiers du jour et les fichiers de mathématiques.
J'en reviens à mon com précédent : les gens pensent "individuel" et non "collectif". Evidemment que si tu avais puni toute la classe sauf ces trois gamins, ils auraient sûrement passé un sale moment en récré, en se faisant de traiter de lèche-bottes ou de fayot. Maintenant, l'école est aussi un apprentissage de la société et, parfois, la société n'est pas juste. Les licenciements de masse ne sont pas justes et encore moins pour le salarié qui a 0% d'absentéisme en trente ou quarante ans de carrière ! Lorsqu'une personne se fait arrêter pour excès de vitesse ou pour temps de stationnement dépassé alors qu'elle était partie aider une personne dans le besoin, ce n'est pas juste non plus. Les parents doivent apprendre à se plier aux règles de la classe, tant que celles-ci ne sont pas abusives. Ils feraient mieux d'intervenir correctement dans l'éducation de leur progéniture ! En aucun cas, tu ne dois te sentir déstabiliser. Certes, c'est moche pour ces trois gamins de subir une punition qu'ils ne méritaient pas (et je l'aurais sûrement mal vécue également à leur place), mais ce n'est pas la dernière fois de leur vie qu'ils vivront une injustice à cause des autres. Malheureusement !...
C'est ce que je me suis dit aussi... Ca n'empeche pas que ce n'était pas très adroit de les punir tous, mais effectivement, la société est injuste et je ne pense pas que cette injustice de classe sera la dernière à laquelle ils seront confrontés dans leurs vies !
M
marionette
16/06/2007 23:45
Je crois qu'en effet, l'important est d'assumer ce que l'on fait, et de bien réfléchir (du coup) avant d'agir. Je vais te raconter une anecdote dont je me souviendrai toujours. Ma tante est coach de poney. Elle emmène des gamins aux championnats de France tous les ans, c'est du bon bon niveau. Là-bas, une gamine que ses parents ne lâchaient pas ("aller tu oublies rien hein? tu t'appliques, hein? tu fais attention! Répète ton parcours!") était au bord de tomber dans les pommes alors que la cloche allait sonner son départ pour le parcours de cross. Ma tante a hurlé sur les parents un truc du genre "vous dégagez, vous allez derrière la barrière et vous avez droit de crier 3 choses : 1-vas-y 2-c'est bien 3-continue ma chérie" Elle a vu l'état de la gamine qui pleurnichait en disant qu'elle voulait pas le faire. Ma tante lui a collé un aller-retour en lui disant de faire son tour sans faute, et là-dessus la cloche a sonné. Elle a gagné son épreuve. Si elle n'avait pas reçu de tarte, elle aurait pu se tuer sur le parcours vu l'état dans lequel elle était.Tu n'as pas à gérer ce genre de situation, mais je crois que c'est un bon exemple. Le fait de bien prendre en conscience les enjeux de ce qu'il se passe fait que tu ne peux pas prendre de mauvaise décision, tu vois ce que je veux dire?bises, courage. Les parents c'est très chiant, où qu'ils soient, alors vraiment, souffle un bon coup.
Je souffle, je souffle... (Surtout maintenant que je suis PRESQUE en vacances !) ;-)gros bisous m=;-)
J
Jaded
16/06/2007 11:17
Alala Mirabelle les parents !!!Et le pire c'est que nous serons surement comme ca avec nos enfants.Je comprends ce que tu ressens, ca me l'a fait l'an dernier alors que je n'animais qu'un atelier, tu vois ca va vraiment loin des fois.Bon. C'est vrai que ca fait bizarre. Allez plus qu'une semaine de loustics !! Courage :)Bon weekend Maitresse, moi je file reviser la FG *snif*
J'espère ne pas être à ce point là avec les miens, surtout que je saurai combien il est difficile d'avoir une classe et de s'occuper de 26 gosses en même temps ! En fait, c'est ça que les parents ont du mal à comprendre, je crois... Qu'on ne peut pas s'occuper que de leur petit chéri...
R
Rosa Negra
15/06/2007 21:22
Pauvre Mirabelle ! J'ai moi aussi fait l'expérience des discussions avec les parents, des reproches, etc. Malheureusement, même les surveillantes y ont droit. C'estr vrai que la première fois n'est pas la plus facile. Ni celle d'après. Mais ça vient, promis. La plupart des parents, quand on leur explique clairement ce qu'il s'est produit, sont plus compréhensifs qu'il n'y paraît. Restent les parents à qui il faut expliquer que leur enfant si parfait à la maison est loin du compte à l'école, et ce en y mettant les formes pour qu'ils n'aient pas l'impression qu'on les traite de menteurs (c'est pas de la tarte !)Peut-être que dans le genre de cas dont tu parles, tu peux envisager de répondre aux parents que tu vas réfléchir à leurs observations. De sorte que tu leur donnerais l'impression d'être écoutés (ce qu'ils sont, sans doute), de donner de l'importance à leur implication (certains parents s'en battent l'oeil), mais sans leur montrer que tu culpabilises outre mesure. Autrement dit, comme ça tu restes maitresse de ta classe bien qu'à leur écoute, aux yeux des parents.Allez, ne culpabilise pas pour ça, va. Tout le monde fait des erreurs. On ne peut pas te brimer si tu n'étais pas au courant.
Ca va venir, ça va venir... Vivement que ça vienne ! lol"Peut-être que dans le genre de cas dont tu parles, tu peux envisager de répondre aux parents que tu vas réfléchir à leurs observations." : c'est ce que j'ai fait ! :DMerci Rosa Negra, gros bisous et félicitations pour le diplôme ! :D
P
pierogod
15/06/2007 20:36
Tu culpabilises trop ! Comment donner une punition à 23 élèves en en laissant trois sur le côté ? Je me demande si ces trois élèves n'auraient pas plus souffert de ne pas être puni...Les parents interviennent maintenant trop à l'école, d'ailleurs cela m'étonne qui'il n'y ait eu que trois mères à la grille ! Cela veut dire que les 23 autres ont dit à leurs parents qu'ils méritaient leur punition ?En tout cas, courage !
A mon avis, méritant leur punition, les 23 autres n'en ont pas parlé à la maison, ce qui explique qu'il n'y ait eu que trois mères à la grille ! :DMerci, Pierogod. A bientôt !