Je voulais être secrétaire. Seulement, je me suis renseignée sur Internet et pour être secrétaire, il faut un niveau 3ème au moins. Moi, j'ai... J'ai un niveau scolaire très bas... Alors je me suis dit... Enfin, je pourrai jamais faire ça, quoi... Bon... C'était l'année dernière que je m'en suis rendue compte... Cette année, j'essaie de trouver autre chose... J'aimerais bien avoir un CAT... Mais bon... C'est quand même dur... Parce que je voulais vraiment être secrétaire...
En regardant cette jeune fille, devant sa déception, je me suis sentie bête, chanceuse et inutile. Privilégiée. J'étais là, les bras croisés, à l'écouter. A ne pas savoir quoi dire pour la réconforter. Parce que la vérité, c'est qu'on ne peut pas trouver les mots. Ce que traversent ces personnes sera toujours pour nous, valides, du domaine de l'aperçu. J'entends encore les mots du directeur adjoint, pendant la réunion du matin :
"On ne peut pas se rendre compte, nous, valides, combien notre vie est simple, facile... Rendez-vous compte que beaucoup de locaux, aujourd'hui, qu'ils soient publics ou non, restent innaccessibles à des personnes handicapés, bien que des efforts soient faits. Rendez-vous compte que quand moi, valide, je veux rentrer dans une pièce, pas de problème. Moi, valide, je ne prête pas attention au cadre de la porte. Je passe, c'est tout. Pour des personnes handicapées, dix malheureux centimètres font la différence. Et ils ne passent pas. Pareil pour cet interrupteur. S'il est bas, moi, valide, il ne me gêne pas. S'il est plus haut, moi, valide, il ne me gêne pas. Par contre, si pour moi, c'est simple, pour un handicapé, ce sera plus difficile. Il n'atteint pas le bouton, même en tendant le bras."
Je pensais à tout ça, en écoutant Dylan me raconter qu'il devait apprendre à prendre le bus pour rentrer chez lui. Que jusqu'ici, il y allait en taxi. Que c'était difficile. Que son souhait le plus cher était d'un jour avoir un travail, un appartement, des amis, une épouse. Bref. Une vie sociale épanouie. Etre autonome. Quand on entend un gamin de quatorze ans vous parler de ses difficultés en vous regardant dans les yeux, en faisant tout son possible pour accepter son handicap, quand on l'entend vous dire, malgré tout, qu'il pense encore aux humiliations subies au collège, qu'il a peur de sortir et de croiser le regard des gens, je peux vous dire que tout à coup, on se sent tout petit. Je peux vous dire, vraiment, qu'il nous donne une belle leçon d'humilité.
Et puis le directeur-adjoint est revenu me chercher pour retourner dans la salle de réunion avec le reste du groupe. J'ai remercié. Dit au revoir. Souri. J'ai refermé la porte derrière moi. Profondément bouleversée. Et pleine de culpabilité. Une culpabilité stupide mais incontrôlable.