Lundi 20 mars 2006
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Mon cher Victor,
Aujourd'hui, nous reviendrons au 21 Avril 2002, à 20h, soit le jour des résultats du premier tour des Elections Présidentielles. Je me demandais quand tu allais y revenir ! Je m'impatientais ! Pas de panique, pas de panique : nous y voilà. Si la mémoire te fait défaut, tu peux toujours te rapporter à cet article-ci...
Il est presque vingt heures. Les propos de David Pujadas tournent et tournent encore dans mon esprit. Il semble régner sur le plateau une atmosphère particulière, électrique, pesante. Je fronce les sourcils mais tente cependant de garder confiance : la France est un pays respectable, honnête, tolérant... Aucune raison, donc, de craindre une catastrophe nationale. C'est la première fois que je vote : on ne va quand même pas me gâcher ça !
- Il est 20 h précises ! Voici les résultats du premier tour !
Il me semble que l'avenir se joue là, ce soir. L'espace d'un instant, je nous imagine, nous, les Français, forcés de vivre en autarcie, élevés dans la haine de l'autre, dans la haine de l'étranger, dans la haine de la différence. Sur l'écran, se dessinent les résultats.
Le couperet tombe : Chirac. Le Pen.
- Enorme surprise ! La gauche n'est pas au deuxième tour ! Et c'est l'extrême droite, l'extrême droite qui affrontera Jacques Chirac !
Pujadas arbore un sourire lumineux. L'excitation journalistique, probablement. Les larmes me viennent. Je ne peux pas le croire. J'ai honte. Honte d'être française. Honte de constater que l'extrême droite est passée devant la gauche. Je sais déjà que le monde entier va s'offusquer, se scandaliser : la France, si donneuse de leçon, est prise à son propre piège. On va nous caricaturer : ça y est ! Les Français sont racistes ! Xénophobes ! Intolérants ! Mais non, non, nous ne sommes rien de tout ça ! Je le sais, moi, que les Français sont (majoritairement) des gens biens ! Mais alors, pourquoi un tel vote ? Pourquoi ? Pourquoi ?
On annonce une intervention de Lionel Jospin. Je suis curieuse de l'entendre, celui-là... Voici son discours :
"Le résultat du premier tour de l’élection présidentielle vient de tomber comme un coup de tonnerre.
Voir l’extrême-droite représenter 20 % des voix dans notre pays et son principal candidat affronter celui de la droite au second tour est un signe très inquiétant pour la France et pour notre démocratie.
Ce résultat, après cinq années de travail gouvernemental entièrement voué au service de notre pays, est profondément décevant pour moi et ceux qui m’ont accompagné dans cette action.
Je reste fier du travail accompli.
Au-delà de la démagogie de la droite et de la dispersion de la gauche qui ont rendu possible cette situation, j’assume pleinement la responsabilité de cet échec et j’en tire les conclusions en me retirant de la vie politique après la fin de l’élection présidentielle. Jusque-là, je continuerai naturellement d’exercer ma fonction de chef du gouvernement.
J’exprime mes regrets et mes remerciements à tous ceux qui ont voté pour moi et je salue les Français que j’ai servis de mon mieux pendant ces cinq années.
J’invite les socialistes et la gauche à se mobiliser et à se rassembler dès maintenant pour les élections législatives afin de préparer la reconstruction de l’avenir."
Des cris dans la salle. Les flash crépitent. Les militants PS sont effondrés. Des larmes, beaucoup de larmes. Ma mère qui sanglote : "Ce n'est pas possible, ce n'est pas possible...". Et moi... Il me semble que ce n'est plus notre pays. Ce n'est plus notre pays. Nous n'avons plus de valeurs, plus d'idéal humaniste, plus rien. J'ai honte. Tellement honte...
Bavardages